Politique

Pour sauver la gauche, déprésidentialisons !

Juriste, Juriste

Au-delà de la polémique sur la possible disparition du « Front Républicain » pointée récemment en Une par Libération, il apparaît de plus en plus évident aux électeurs de gauche que la division de leur camp est synonyme de défaite assurée. Au risque de disparaître du paysage politique ? C’est pour l’éviter que les deux juristes Michel Troper et Mikhail Xifaras font une proposition étonnante : sortir du piège, ouvrir une période de créativité politique nouvelle en présentant un·e acteur·trice à l’élection reine, et se concentrer sur les législatives où chaque partie pourrait exprimer sa sensibilité à partir d’une plateforme commune.

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Ça y est, nous y sommes. Dans un éditorial récent, un journal du soir jugeait plausible la disparition de la gauche aux prochaines élections présidentielles. C’est une mauvaise nouvelle : sans la gauche, toute contestation du néolibéralisme technocratique dominant ne trouverait plus à se dire que dans les mots de l’extrême droite. Il y a beaucoup à faire pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Mais aussi, peut-être, pour ne pas en arriver là. Un élément central de l’analyse nous semble être le fonctionnement des institutions. À trop se concentrer sur les rapports de force et les débats d’idées qui font la vie politique, on oublie que cette dernière est structurée par des dispositifs juridiques aux effets puissants. Ce sont ces dispositifs qui se transforment en piège mortel pour la gauche.

Jouer le jeu du présidentialisme pour exister ?

Dans le temps long, l’histoire constitutionnelle est marquée par la concentration des pouvoirs dans les mains de l’exécutif. Il prend dans notre pays la forme d’une pratique présidentialiste des institutions. Les défauts d’une telle pratique sont bien connus : la concentration excessive des pouvoirs entre les mains du président et corrélativement, la réduction de la vie politique à la préparation de l’élection présidentielle à venir ; l’inévitable tension entre le président de la République et le Premier ministre, tantôt « collaborateur », tantôt rival ; la préoccupation exclusive pour la personne des candidats potentiels au détriment de leurs idées et de leurs programmes, si toutefois ils en ont ; le déclin des partis politiques qui ne sont plus que des machines à sélectionner les candidats. Les législatives servent à valider le choix effectué à la présidentielle et les parlementaires, redevables de leur poste au président, sont des godillots. Tout l’intérêt et l’importance de la politique s’en trouvent laminés.

Outre la tentation d’en user arbitrairement ou autoritairement, la concentration des pouvoirs entraî


[1] Au Portugal, dont la constitution a été inspirée par la Constitution française, le président de la République y est élu comme en France, au suffrage universel à deux tours, également pour cinq ans. Il a même des pouvoirs plus importants que le président français, par exemple un droit de veto législatif, qui, pour les textes les plus importants, ne peut être surmonté qu’à la majorité des deux tiers, ou le droit de révoquer le Premier ministre dans certaines conditions. Et pourtant, ce président n’exerce qu’une magistrature d’influence, comparable à celle du président de la République italienne ou du président de la IVe République française.

[2] Pour une mise au point récente : Abel Mestre et Sylvia Zappi, « Union de la gauche, la partie d’échecs continue », Le Monde, 10 février 2021. Voir aussi ces initiatives de la société civile : Nabil Wakim et Sylvia Zappi, « De la CGT à Greenpeace, une alliance inédite entre syndicats et mouvements écologistes », Le Monde, 26 mai 2020. Voir encore, autre autres, les initiatives pour une candidature commune à gauche : « 2022, (vraiment) en commun » :  l’appel d’élus et activistes de gauche à « une alternative écologique, sociale et démocratique » au néolibéralisme pour la présidentielle sur France Info le 10 octobre 2020 ou encore l’appel à un « Big Bang de la gauche » dans Le Monde, Abel Mestre, 29 juin 2019.

[3] Condorcet, « Lettre d’un jeune mécanicien », Œuvres de Condorcet, tome 12, Didot, 1847, p. 251-253.

[4] Michel Foucault, « Cours du 8 janvier 1975 », in Les anormaux, Cours au collège de France 1974-1975, Paris, EHESS, Gallimard-Seuil, 1999. Pour une reprise de ces thèses au soutien d’une analyse de la présidence Trump, voir l’article de Christian Salmon, « L’hyperréaliste du bouffon — Trump et l’élection de 2020 », AOC, 5 novembre 2020.

[5] Le président de la République peut soumettre au référendum certains projets de loi (mais seulement sur proposition du Premier ministre ou des assemblées) ou un projet de révisio

Michel Troper

Juriste, Professeur émérite de droit public, Université Paris-Nanterre

Mikhail Xifaras

Juriste, Professeur de droit public, École de droit de Sciences Po

Notes

[1] Au Portugal, dont la constitution a été inspirée par la Constitution française, le président de la République y est élu comme en France, au suffrage universel à deux tours, également pour cinq ans. Il a même des pouvoirs plus importants que le président français, par exemple un droit de veto législatif, qui, pour les textes les plus importants, ne peut être surmonté qu’à la majorité des deux tiers, ou le droit de révoquer le Premier ministre dans certaines conditions. Et pourtant, ce président n’exerce qu’une magistrature d’influence, comparable à celle du président de la République italienne ou du président de la IVe République française.

[2] Pour une mise au point récente : Abel Mestre et Sylvia Zappi, « Union de la gauche, la partie d’échecs continue », Le Monde, 10 février 2021. Voir aussi ces initiatives de la société civile : Nabil Wakim et Sylvia Zappi, « De la CGT à Greenpeace, une alliance inédite entre syndicats et mouvements écologistes », Le Monde, 26 mai 2020. Voir encore, autre autres, les initiatives pour une candidature commune à gauche : « 2022, (vraiment) en commun » :  l’appel d’élus et activistes de gauche à « une alternative écologique, sociale et démocratique » au néolibéralisme pour la présidentielle sur France Info le 10 octobre 2020 ou encore l’appel à un « Big Bang de la gauche » dans Le Monde, Abel Mestre, 29 juin 2019.

[3] Condorcet, « Lettre d’un jeune mécanicien », Œuvres de Condorcet, tome 12, Didot, 1847, p. 251-253.

[4] Michel Foucault, « Cours du 8 janvier 1975 », in Les anormaux, Cours au collège de France 1974-1975, Paris, EHESS, Gallimard-Seuil, 1999. Pour une reprise de ces thèses au soutien d’une analyse de la présidence Trump, voir l’article de Christian Salmon, « L’hyperréaliste du bouffon — Trump et l’élection de 2020 », AOC, 5 novembre 2020.

[5] Le président de la République peut soumettre au référendum certains projets de loi (mais seulement sur proposition du Premier ministre ou des assemblées) ou un projet de révisio