Médias

La « déferlante complotiste » ou la validation journalistique d’un cliché

Sociologue

À y regarder de près, aucune donnée ne permet de valider la thèse d’une déferlante complotiste. Non seulement le complotisme ne semble pas avoir bondi avec Internet, mais on peut même affirmer que ce n’est pas un problème bien important. L’état de notre planète, les violences sexuelles ou encore le nombre de morts provoqués par les préparatifs de la Coupe du monde au Qatar sont des problèmes graves. Pas le complotisme.

Les récents mots de Jean-Luc Mélenchon à propos de la survenue d’un attentat lors de la prochaine élection présidentielle ont réveillé l’intérêt de la presse pour la question du complotisme. Certains commentateurs voient dans les propos du leader de la France insoumise les symptômes d’une dérive personnelle, d’autres, une stratégie pour s’adresser à un électorat complotiste qui serait de plus en plus massif.

En tout état de cause, le traitement médiatique de cette intervention s’inscrit globalement dans la continuité d’une idée qui a rencontré un grand succès médiatique dans les années 2010 : nous faisons face à une dangereuse vague complotiste. Mais à y regarder de plus près, cette peur, parfois relancée par l’épidémie de Covid et sans doute bientôt par les vingt ans des attentats du World Trade Center, pourrait bien ne pas être tellement fondée.

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On lit couramment que les attentats du 11 septembre 2001 et surtout l’émergence des réseaux sociaux en ligne ont entrainé depuis le début du XXIe siècle une vague, une déferlante ou une explosion du complotisme. Cette idée est plus récente qu’il n’y paraît. Les années 2000, marquées aussi par la guerre en Irak et les contradictions de l’administration américaine sur les supposées armes de destruction massive irakiennes, n’ont pas été propices à désigner les complotistes comme ennemis de l’intérieur.

C’est seulement dans les années 2010 que quelques intellectuels proclamés spécialistes du complotisme parviennent à diffuser sur des médias l’idée d’une menaçante vague complotiste. L’idée apparaît sensationnelle et plausible en raison de la visibilité sur Internet de certaines théories du complot. Elle constitue assez rapidement un cliché médiatique qui, comme beaucoup d’autres, révèle des défaillances de fonctionnement du monde journalistique.

Car quoi qu’on lise sur la déferlante complotiste, aucune donnée ne permet de montrer qu’elle existe réellement. Pire : les évolutions du phénomène pendant la décennie passée


[1] Alessio Motta, « Mépris et répression de la prise de parole en public », Participations. Revue de sciences sociales sur la démocratie et la citoyenneté, n° 9, 2014.
Pierre France et Alessio Motta, « En un combat douteux. Militantisme en ligne, “complotisme” et disqualification médiatique : le cas de l’association ReOpen911 », Quaderni, n° 94, 2017.
Voir aussi Pierre France, « Pour une sociologie politique du complot(isme) », Working Papers du Centre européen de sociologie et de science politique, n° 5, 2016 ;
Pierre France, « Méfiance avec le soupçon ? Vers une étude du complot(isme) en sciences sociales », Champ pénal, n° 17, 2019.

[2] Michel Dobry, « Valeurs, croyances et transactions collusives. Notes pour une réorientation de l’analyse de la légitimation des systèmes démocratiques », À la recherche de la démocratie. Mélanges offerts à Guy Hermet, Karthala, 2009.

[3] Pierre Bourdieu, Sur la télévision suivi de L’Emprise journalistique, Liber-Raisons d’agir, 1996.

[4] Voir aussi la critique détaillée réalisée par le politiste Pierre France.

Alessio Motta

Sociologue, Enseignant-chercheur en sciences sociales à Epitech et docteur en science politique de l’université Paris 1 – CESSP-CRPS

Mots-clés

Journalisme

Notes

[1] Alessio Motta, « Mépris et répression de la prise de parole en public », Participations. Revue de sciences sociales sur la démocratie et la citoyenneté, n° 9, 2014.
Pierre France et Alessio Motta, « En un combat douteux. Militantisme en ligne, “complotisme” et disqualification médiatique : le cas de l’association ReOpen911 », Quaderni, n° 94, 2017.
Voir aussi Pierre France, « Pour une sociologie politique du complot(isme) », Working Papers du Centre européen de sociologie et de science politique, n° 5, 2016 ;
Pierre France, « Méfiance avec le soupçon ? Vers une étude du complot(isme) en sciences sociales », Champ pénal, n° 17, 2019.

[2] Michel Dobry, « Valeurs, croyances et transactions collusives. Notes pour une réorientation de l’analyse de la légitimation des systèmes démocratiques », À la recherche de la démocratie. Mélanges offerts à Guy Hermet, Karthala, 2009.

[3] Pierre Bourdieu, Sur la télévision suivi de L’Emprise journalistique, Liber-Raisons d’agir, 1996.

[4] Voir aussi la critique détaillée réalisée par le politiste Pierre France.