Les ingénieurs de la confusion
Vêtue d’or, Sarah Knafo trône. Les communicants ont veillé à la placer en majesté au centre de l’image, entourée des « 200 qui feront la France de demain », cette « nouvelle élite » que le Fig Mag a choisi d’afficher sur sa couverture et de lister en ses pages intérieures, pour notre plus grand bonheur – et en guise de cadeau d’anniversaire à sa maison mère, le deux fois centenaire Figaro.

Lancé en 1978, son Magazine ne pouvait prétendre apparaître sur sa propre liste, réservée aux moins de 35 ans. Pourtant, il semble encore assez jeune à qui l’a vu naître et se souvient des parrains qui alors se penchaient sur le berceau, autour de Louis Pauwels, Alain Griotteray et toutes ces figures de la « Nouvelle Droite » emmenée par Alain de Benoist et son sinistre GRECE, le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne.
C’est surtout après 1981, c’est-à-dire après la victoire historique de la gauche, qu’il fit bruyamment parler de lui, à coup de fake news sur le Nicaragua sandiniste, d’édito sur le « sida mental » ou convoquant sans vergogne Antonio Gramsci pour se réapproprier sauvagement son concept d’hégémonie culturelle. Si la droite avait perdu les élections c’est qu’elle avait perdu depuis trop longtemps la bataille des idées analysait alors avec – accordons-lui – une certaine lucidité, cette droite nouvelle tout affairée à préparer sa « reconquête ».
Francesco Giubilei, l’homme-orchestre du néofascisme italien
Mais la nouvelle droite française n’a pas, loin s’en faut, le monopole en matière de triangulation idéologique abusive, son homologue italienne lui a plus récemment emboîté le pas en tentant, elle aussi, de détourner – et la tâche pourrait paraître autrement ardue en Italie – l’auteur communiste des Cahiers de prison. « Nous nous inspirons d’Antonio Gramsci, non pour imposer une domination culturelle, mais pour libérer la culture de toute mainmise idéologique », confie ainsi Francesco Giubilei, conseiller spécial de la ministre de la Culture de Giorgia Meloni. « Cela passe par une réforme des mécanismes de financement, pour garantir que les fonds publics soutiennent une diversité d’idées. »
À l’aune de cette confidence faite à Alexandre Devecchio pour Le Figaro, on comprend mieux le caractère pour le moins « gramscien » (au sens dévoyé) de la stratégie qui a présidé à la composition de la liste de « la nouvelle élite » élue par le Fig Mag, et notamment les noms qui composent son inoubliable section « Idées, Savoirs & Médias », sur lesquels nous auront l’occasion de revenir. Remarquons juste pour le moment que sur la photo, à proximité immédiate de la candidate Knafo, figure un député de 32 ans, un certain Charles Alloncle qui, depuis quelques semaines, s’illustre à l’Assemblée, menant tambour battant sa bataille culturelle contre l’audiovisuel public.
Mais revenons plutôt en Italie, ce « laboratoire des régressions de nos démocraties », comme l’écrivait il y a tout juste vingt ans le regretté Antonio Tabucchi dans Au pas de l’oie. Chronique des temps obscurs. Et revenons à ce Francesco Giubilei auquel Le Figaro donnait la parole pour tresser les louanges de Meloni dans une série d’été euphémisément titrée « Les penseurs du populisme ».
Dans l’intéressant portrait qu’il lui a consacré, Allan Kaval, le correspondant du Monde en Italie, remarque fort à propos que Francesco Giubilei est né en 1992, soit l’année même de l’effondrement des partis traditionnels qui a ouvert la voie du pouvoir à Berlusconi, à la suite de la formation d’une coalition avec les néofascistes. Giubilei est donc strictement contemporain du laboratoire des régressions démocratiques italien, et à ce titre son parcours est édifiant, emblématique du passage du régime des petites combinazione à celui de la grande confusion.
Loin de n’être qu’un simple conseiller ministériel, Francesco Giubilei apparaît comme l’un des animateurs les plus efficaces de la nébuleuse néofasciste italienne, tout en veillant sur le patrimoine historique des fascistes légèrement plus oldschool : il préside en effet la Fondation Tatarella, du nom de dirigeants historiques du MSI, le sinistre parti à la flamme, refondé en 1972, la même année que son homologue français, le FN. À 33 ans seulement, Giubilei aurait à coup sûr figuré parmi les 200 si d’aventure le Fig Mag avait ouvert ses listes aux transalpins.
Mais Giubilei est aussi, depuis l’âge de 16 ans et la création de sa première maison, un éditeur. Sous deux marques désormais : Historica Edizioni et Giubilei Regnani, c’est sous cette dernière qu’il a (re)publié Gli intellettuali e l’organizzazione della cultura, le célèbre extrait des Carnets de prison de Gramsci. Un titre qu’il s’est amusé à décliner à propos des intellectuels de droite dans l’un de ses livres personnels, Gli intellettuali di destra e l’organizzazione della cultura.
Giubilei aime beaucoup les livres. Lors de la visite que le correspondant du Monde lui a rendu en octobre dernier pour l’interviewer, il avait pris soin de placer en évidence sur l’étagère derrière lui une petite anthologie des discours de Charlie Kirk, l’influenceur trumpiste qui venait de se faire tuer, un opuscule publié comme supplément de la revue de l’autre fondation qu’il préside, et dont nous aurons l’occasion de parler en détail, Nazione Futura.
Andrea Venanzoni, du néofascisme italien au Grand Continent
On imagine aisément combien cette actualité américaine fascine Giubilei, et parmi les livres qu’il publiés par l’an dernier figure notamment La destra americana contemporanea. Dalla New Right repubblicana a Trump. Et, en découvrant le nom de l’auteur, un certain Andrea Venanzoni, on se dit qu’on l’a déjà croisé ailleurs il n’y a pas très longtemps.
Et l’on se souvient, stupéfait, que c’était ici : Andrea Venanzoni, dont on va bientôt découvrir le pedigree politique, est bien la personne à laquelle Le Grand Continent a proposé d’introduire ce que la revue présente comme une « archives et discours »* et qu’elle a choisi de titrer « Avec Palantir, le plan “ontologique” d’Alex Karp et Peter Thiel pour créer un État digital », et qui s’avère une simple lettre aux actionnaires de leur société Palantir.
Publiée en août dernier, c’est la contribution la plus récente de cet intellectuel de la nouvelle droite italienne au Grand Continent, dont il est devenu un auteur régulier au cours de l’année 2025. Fin juin, il y a notamment cosigné un « Atlas de la pensée réactionnaire », avec un autre commentateur attitré de la « doctrine » Thiel pour cette revue dont le directeur a affirmé aux Échos qu’il s’agissait « d’être structurant et pas structuré ». Ce coauteur de l’« Atlas de la pensée réactionnaire » n’est autre qu’Arnaud Miranda, très médiatisé ces derniers jours à l’occasion de la publication chez Gallimard de Lumières sombres[1], un ouvrage tiré de sa thèse soutenue à Sciences Po et qui inaugure la nouvelle collection « Bibliothèque de géopolitique » lancée par Gallimard, quelques mois après la disparition de Pierre Nora et le départ de Marcel Gauchet.
Mais revenons pour le moment à Venanzoni, Si le cœur vous en dit, vous pouvez découvrir ses autres textes pour Le Grand Continent, dans lesquels il braque les projecteurs sur le so-called « Dark Enlightenment », romantisant ses blogueurs de série Z et se gargarisant de « cowboy coding » et autre « Lebensraum algorithmique ». Mais sans doute vaut-il mieux avant en savoir un (tout petit) peu plus sur ce juriste, très apprécié des mélonistes et secrétaire général du Forum Nazionale delle Professioni, une organisation corporatiste des professions réglementées au sein de laquelle il a créé le très libertarien laboratoire Praxis. Chargé de cours à Roma Tre, Venanzoni s’inscrit dans le courant de constitutionnalistes comme Adrian Vermeule (longuement interviewé à l’automne dernier par Le Grand Continent) qui entendent remettre en question l’État de droit en promouvant ce qu’ils appellent le Bien Commun (marque non déposée mais largement utilisée par Pierre-Edouard Stérin et son fonds du même nom).
Venanzoni est aussi, et peut-être surtout, un essayiste graphomane, qui a publié en quelques mois aussi bien un ouvrage sur magie, pouvoir et technologie dans le monde contemporain (Le Trône des Ténèbres, paru aux Presses de la LUISS, l’université du patronat italien) que des livres de théorie politique sur l’État d’urgence ou le Pornoliberismo parus chez Liberilibri. Tout comme son édition l’an dernier en italien du Straussian Moment de Peter Thiel, un livre du milliardaire et cofondateur de Paypal (avec Elon Musk), qui se pique de philosophie et, à ce titre sans doute, a été reçu ce lundi 26 janvier par l’Académie des sciences morales et politiques, celle-là même qui vient de reconnaître en l’adoubant la contribution essentielle à la pensée d’un autre milliardaire, Bernard Arnault[2].
L’éditeur de prédilection de Venanzoni, Liberilibri, vaut le détour, dans le catalogue duquel cohabitent tous les grands noms de la réaction, depuis Edmund Burke jusqu’à Chantal Delsol (celle-là même qui, apprend-on ce lundi dans Le Monde, a invité Thiel à l’Académie des sciences morales et politiques), en passant par Friedrich Hayek, Milton Friedman, Ayn Rand, Ernst Nolte, Alain Besançon, Murray Rothbard, mais aussi deux papes anti-Lumières (Clément XIII et Grégoire XVI) et encore Andreï Makine, Gabriel Matzneff (présenté sur la page de l’éditeur comme l’un des grands écrivains français vivants). Et aussi Richard Millet, notamment son immonde Éloge littéraire d’Anders Breivik, ce terroriste qui a tué 77 personnes et blessé 320 autres le 22 juillet 2011, avant d’envoyer un manuscrit de plus de 1 500 pages comportant de nombreuses références documentant son idéologie néonazie.
Nazione Futura et Le Grand Continent : les mêmes auteurs
Commentateur de Peter Thiel ou co-auteur (avec Arnaud Miranda) de l’« Atlas de la pensée réactionnaire » pour Le Grand Continent, Venanzoni ne se contente pas d’écrire des livres en Italie, il contribue aussi à de nombreuses revues, parmi lesquelles Nazione Futura, avec laquelle nous retrouvons Francesco Giubilei, qui en est le directeur. Au sommaire de cette revue néofasciste, émanation d’une Fondation (que préside aussi Giubilei), on découvre sans surprise le théoricien de la Nouvelle Droite Alain de Benoist.
En prenant connaissance de la liste des auteurs de Nazione Futura (la revue et le site), passé un inédit de Zemmour (présenté par Giubilei lui-même), on tombe assez vite sur le politologue Lorenzo Castellani, maître de conférences à la fameuse LUISS, l’université organique de Confindustria, le Medef italien. Il y a publié une bonne vingtaine d’articles. Soit à peine moins que les 33 articles qu’il a signé dans Le Grand Continent, dont il est l’un des tout premiers auteurs d’ailleurs, réussissant l’exploit d’y faire paraître trois textes en 2018, illogiquement avant même le lancement de la revue l’année suivant. Parue samedi 24 janvier, sa dernière « pièce de doctrine » est encore toute fraîche : un compte-rendu aussi béat que délirant du discours tenu par Trump à Davos quelques jours plus tôt.
En bon intellectuel de la nouvelle droite italienne, Lorenzo Castellani figure aussi, très logiquement, au catalogue de la fameuse maison Liberilibri, celle de Peter Thiel et de Richard Millet, avec pas moins de quatre essais, dont un sur les éminences grises, thème cher, s’il en est, du Grand Continent, et notamment, on aura l’occasion d’y venir, de son mage da Empoli.
Outre Venanzoni et Castellani, il est d’autres auteurs communs à la revue néofasciste italienne et celle qui, en France, se définit comme « structurante plutôt que structurée » : Giovanni Orsina, par exemple, qui figure au sommaire du numéro 20 de Nazione Futura (aux côtés d’Alain de Benoist et du très Manif pour Tous François-Xavier Bellamy). Ce professeur à la LUISS (encore), où il dirige le Centre international sur les démocraties et les démocratisations, publie régulièrement dans Le Grand Continent. On pourrait citer aussi Luigi di Gregorio, qui a contribué à la Revue de géopolitique française et siège au comité scientifique de Nazione Futura.
Pour mieux saisir encore les liens, anciens et toujours très forts, entre Le Grand Continent et la nébuleuse de cette nouvelle droite italienne qui façonne l’espace public de l’Italie gouvernée par la néofasciste Giorgia Meloni, il faut citer encore un autre nom : Alessandro Aresu. « Directeur scientifique » de la Scuola di Politiche, une école privée de politiques publiques fondée par Enrico Letta** et le susmentionné Giovanni Orsina, Aresu n’écrit pas dans Nazione Futura même s’il lui est arrivé de participer à des événements associés à cette Fondation[3], mais sa proximité avec la revue française interroge puisqu’il est aussi le conseiller scientifique de Limes, une revue italienne, de géopolitique certes, mais ouvertement réaliste-souverainiste et anti-académique, à mille lieues donc de ce que la plupart des lecteurs imaginent (à tort) être la ligne libérale et pro-UE du Grand Continent.
Pourtant Alessandro Aresu, dont la page auteur le présente encore comme « conseiller du Premier ministre Mario Draghi », y a publié de très nombreux articles, notamment en août un délire, qualifié de « rêve », à la da Empoli à propos du « mage » de Xi Jinping, un certain Wang Huning. C’est lui, aussi, qui a été requis pour y commenter « ligne à ligne » la fameuse lettre aux actionnaires de Palantir introduite par Venanzoni et que la revue nous sert sur ses pages sépia comme l’une de ses légendaires « pièces de doctrine ».
Le vaticaniste du Grand Continent et les réseaux villieristes
Pour Noël, le Continent a vu les choses en grand et nous a offert la version française du dernier article en date de Peter Thiel, « Voyages to the End of the World », et, en guise de papier cadeau pour le commenter, elle a réquisitionné le conseiller en Intelligence Artificielle… du pape, un certain Paolo Benanti.
Les commentateurs et autres exégètes des penseurs en silicone de la Valley semblent d’ailleurs se presser au portillon. Parfois c’est le vaticaniste qui s’y colle. Oui, le Grandiloquent, pardon Le Grand Continent, dispose d’un vaticaniste. Un certain Jean-Benoît Poulle qui en binôme avec le vaillant Arnaud Miranda propose en deux volets une « étude critique du cycle “L’Antéchrist” » de Peter Thiel, non plus dans la catégorie « doctrine » cette fois mais « archives et discours » – mais toujours sur fond parchemin sépia, histoire de bien souligner la valeur du grimoire.
Le vaticaniste du Grand Continent s’avère doctorant au Centre Roland Mousnier (du nom de l’historien anti-Annales et très vieille Sorbonne catho). Lorsqu’il ne pousse pas le zèle promotionnel jusqu’à aller poster en commentaire sur le site catholique intégraliste d’extrême droite Riposte Catholique le lien vers la traduction proposée par Le Grand Continent du discours des vœux du pape aux diplomates – il prépare une thèse sous la direction de Reynald Abad et Olivier Chaline, tous deux dirigeants du Centre vendéen de recherches historiques dont l’historien Guillaume Mazeau a indiqué la proximité avec le célèbre son et lumière villiériste du Puy du Fou, l’une des premières pierres posées au début des années 1980 par la nouvelle droite en vue de son projet « gramscien » de reconquête culturelle.
Mazeau citait aussi dans ce même article la proximité, même si l’organisation s’en défend, du Puy du Fou avec une autre institution née de la volonté de Philippe de Villiers, l’ancien président du Conseil Général de Vendée devenu auteur de best sellers bollorisés : l’Institut catholique de Vendée, une université privée dont le doyen de la faculté de science politique et d’histoire est un ancien parachutiste qui a dirigé l’Opération Barkhane et qui abrite une « chaire Napoléon », animé par le directeur de la Fondation Napoléon himself, Thierry Lentz.
Pour en savoir plus sur celui qui est aussi animateur sur Radio Courtoisie, l’autoproclamé « vaisseau amiral de la réinformation », je vous renvoie au très informé récent texte de Hugues Jallon sur « Le Temps des salauds », son substack. On y apprend notamment, s’agissant de la fusion des droites qui nous intéresse et de la confusion intellectuelle qui la prépare, qu’interviewé par Marianne à l’issue du second tour des dernières législatives, il tenait le RN « responsable de sa défaite, par son apathie, son manque de répondant ». « Pour un parti que l’on accusait d’aspirer à la dictature, il a été bien mou ! À force de se limer les dents, il ne sait plus mordre.»
La galaxie Napoléon, de la Fondation à la start-up Vestigia
Contrairement à ce que pourrait laisser penser ce détour par la dévotion à l’ilien Bonaparte, nous ne perdons pas de vue les rivages du Grand Continent : la Fondation Napoléon y accueille en effet quelques-unes de ses plumes.
Au moins trois de ses « Ambassadeurs » publient dans Le Grand Continent : Thibaut Montbazet mais aussi Raphaël Doan et surtout Baptiste Roger-Lacan, qui sont tous les deux d’anciens boursiers de la Fondation. Raphaël Doan n’écrit pas que dans la revue « non structurée » mais aussi dans celle, bien à droite, des deux Mondes et aussi celle, rouge-brun, de Michel Onfray, Front Populaire (confusion quand tu nous tiens !). Sorti de l’ENA dans le corps des magistrats administratifs, il n’en critique pas moins le juridisme et le gouvernement des juges, inscrivant en cela son récent essai (Faire de la France une démocratie) dans le sillage du constitutionnaliste de Harvard Adrian Vermeule – un essai dûment salué par Jérôme Sainte-Marie, le sondeur du RN et enseignant de l’école de Marion Maréchal-Le Pen. Dûment salué à la télévision, et pour être plus précis dans l’émission « C ce soir » face à l’éditeur dudit livre, le chroniqueur de l’émission Arthur Chevallier, qui ne dit mot.
Quand il n’est pas à la télé, Arthur Chevallier est donc éditeur chez Passés Composés, cette filiale du groupe Humensis créée par Nicolas Gras-Payen (ancien directeur chez Tallandier d’une collection…d’histoire militaire). C’est lui qui a notamment publié le Napoléon Bonaparte de… Louis Sarkozy. Ou Si Rome n’avait pas chuté, un essai d’histoire contrefactuelle ou, en l’espèce, plutôt d’histoire fantasmatique de Raphaël Doan couronné du prix Bonnefous de l’Académie des sciences morales et politiques. La même.
Sur la page Wikipédia de Chevallier, on découvre qu’après un stage aux très hussardiens « Cahiers rouges » de Charles Dantzig chez Grasset, il fut embauché par Jean-François Colosimo aux Éditions du Cerf où il a publié le journaliste du Figaro Devecchio comme la philosophe schmittienne Chantal Mouffe mais surtout Qui est l’ennemi ?, le premier livre du duc de Bretagne, Jean-Yves Le Drian. Un livre publié après les attentats de 2015, et qui n’est peut-être pas pour rien dans l’engagement quelques mois plus tard du jeune Chevallier « comme officier de réserve dans la Marine nationale », nous informe sa page Wikipedia toujours avant de préciser que « rejoignant le groupe aéronaval du porte-avions Charles-de-Gaulle déployé en mer du Golfe contre l’organisation État islamique, il tient un journal de guerre, “Pourquoi nous combattons”, publié en plusieurs épisodes sur Le Figaro Vox. ».
Doan connaît donc bien Chevallier, son éditeur. Ensemble ils figurent sur la liste des 200 du Figaro Magazine, dans la précieuse section « Savoirs, idées et médias », aux côtés de Gilles Gressani bien sûr, le décidément déstructurant directeur du Grand Continent. Ensemble toujours et avec leur ami Baptiste Roger-Lacan, ils ont créé Vestigia, une sorte de Puy du Fou 3.0, qui propose « des expériences interactives innovantes », tentant de « de créer un pont entre le passé et le présent à travers des jeux, des applications et l’intelligence artificielle. » Avant d’aller voir le site, devinez quelles périodes de l’histoire les fascinent ? Rome, évidemment. Les chevaliers et leurs joutes, ça va de soi. Les nazis ? Pas encore, mais il en sera certainement question avec ce qu’ils annoncent à propos du sabotage et de la Résistance. Et, last but not least, Napoléon, of course. Leur expérience interactive à ce jour la plus médiatisée étant la possibilité d’interviewer l’Empereur comme Thierry Ardisson : « Plutôt Fouché ou Talleyrand ? » La réponse est dans Marianne.
Sans doute convient-il de préciser que, pour Chevallier, comme sans doute pour Doan et Roger-Lacan ses amis Ambassadeurs de la Fondation et cofondateurs avec lui de la start-up Vestigia, « Napoléon n’est pas seulement lié à un modèle, il peut être un projet ». Pour paraphraser une célèbre formule prononcée au soir de sa victoire par le président de la République : Napoléon, c’est leur projet.
Un étrange « In Memoriam » à Jean-Marie Le Pen
Chargé de recherches à la Fondation Napoléon, enseignant à l’Institut catholique de Paris, Baptiste Roger-Lacan s’est chargé pour Le Grand Continent, dont il fut l’un des piliers dès le lancement, des obsèques de Jean-Marie Le Pen avec un article publié sous l’étrange surtitre « In Memoriam ». Le chapô de ce texte laisse pour le moins perplexe. À plusieurs titres. Jugez-en plutôt : « Jean-Marie Le Pen vient de mourir à Garches, dans les Hauts-de-Seine. Âgé de presque cent ans, avec lui disparaît le dernier député de la IVe République et une figure clef de la Ve République. Étudier son profil revient à parcourir la part d’ombre de l’histoire de la France contemporaine : les accusations de torture pendant la guerre d’Algérie, celles d’antisémitisme – la centralité de la Shoah niée, réduite à “un point de détail de l’histoire”. C’est aussi saisir, dans le génie de son extrême fluidité tactique, la contemporanéité d’une idée fixe : l’union des droites extrêmes n’était que le préalable à une union plus large qui passerait nécessairement par la liquidation de l’héritage gaulliste et la construction d’un nouveau bloc de droite. Le fondateur du Front national sera-t-il mort avant de la voir advenir ? »
Commentons ligne à ligne. Les « accusations » de torture ? Vraiment ? Quand il a été établi par de nombreux journalistes, historiens et témoins que Jean-Marie Le Pen a torturé en Algérie. Et qu’il l’a reconnu lui-même à plusieurs reprises. Les accusations d’antisémitisme ? Quand Jean-Marie Le Pen a été condamné de multiples fois pour antisémitisme. Poursuivons. L’union des droites aurait été son « idée fixe » qu’il s’agirait de saisir « dans le génie de son extrême fluidité tactique » ? Vraiment ? Tous les chercheurs s’accordent, au contraire, pour dire que s’il a cherché à unir les extrêmes droites, notamment en fondant le FN, Jean-Marie Le Pen n’a jamais aspiré à unir les droites. Le projet ici indûment attribué au père de Marine Le Pen et à l’idole de Bardella en dit sans doute bien davantage sur les fantasmes de ceux qui le lui prêtent.
Auteur d’une thèse d’histoire sur les doctrines de la contre-révolution des années 1880 aux années 1930, Baptiste Roger-Lacan vient de diriger une Nouvelle histoire de l’extrême droite. Si le volume, publié au Seuil, comporte assurément d’intéressantes contributions, sa lecture parfois et plus encore sa conception d’ensemble produisent un léger malaise.
Ainsi, par exemple, l’étrange encadré consacré à Renaud Camus, dont l’autrice Marion Jacquet-Vaillant, nous dit qu’il se rapproche « visiblement » de l’extrême droite en 2010, passant totalement sous silence la pourtant très visible « affaire Renaud Camus[4] » de l’an 2000, déclenchée par les lignes antisémites à propos « des collaborateurs juifs de France Culture » de son Journal : la campagne de France.
Plus largement, c’est le découpage de cette Nouvelle histoire de l’extrême droite qui interroge et donne l’impression que, tout en citant (assez peu) le grand historien Zeev Sternhell, l’ouvrage reprend pourtant à son compte les trois catégories aussi célèbres qu’inopérantes (légitimisme, orléanisme, bonapartisme) dans lesquelles René Rémond a voulu à tout prix faire entrer la droite française – et pour des générations de journalistes politiques hélas. C’est commode pour qui voudrait, à la suite de Rémond, et dans le sillage de Maurras, laisser entendre que le fascisme ne dériverait que du « légitimisme » et aucunement du « bonapartisme ». C’est exactement ce que fait d’ailleurs Roger-Lacan dans l’encadré qu’il consacre au maurrassisme dans lequel il rappelle que « Maurras oppose la figure du Roi, garant de l’ordre et de l’intérêt général, à celle du dictateur – comme Napoléon –, présenté comme un tyran démocratique déterminé à servir ses intérêts personnels ».
Ainsi, logiquement, aucun chapitre du livre n’est consacré aux Napoléons, ni le I ni le III, alors même qu’ils apparaissent tous les deux essentiels à qui veut comprendre la naissance si française du fascisme, comme l’a éloquemment montré Zeev Sternhell. C’est d’autant plus regrettable que Jean-Marie Le Pen et plus encore sa fille n’ont manqué de célébrer la figure de l’Empereur. En mai 2021, à l’occasion du bicentenaire de sa mort, Marine Le Pen a ainsi publié une tribune dans la très droitière Revue politique et parlementaire où elle saluait « dans cette France tragiquement régicide… sa volonté pacificatrice et unificatrice ». L’an dernier, c’est d’ailleurs autour de la tombe de Napoléon aux Invalides que se sont réunis des militants du RN pour protester contre la condamnation de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires.
Et pour souligner combien l’inscription dans cette filiation perdure au-delà de la famille Le Pen, on peut aussi remarquer que Jordan Bardella a choisi de répondre d’emblée à la question qu’il pose en guise de titre de son ouvrage par l’épigraphe placé en tête du livre : « “Ce que je cherche avant tout, c’est la grandeur : ce qui est grand est toujours beau.” Napoléon Bonaparte. »
En fait, il faut attendre la postface de la Nouvelle histoire de l’extrême droite pour y trouver enfin un Bonaparte rangé à sa place. « Le goût pour les figures réhabilitées – Napoléon III, Pétain, Maurras – témoigne d’un désir constant de revanche mémorielle entretenu depuis plus de deux siècles », écrit lucidement le politiste Laurent Jeanpierre, dont on se demande (et sans doute lui aussi après-coup) ce qu’il peut bien faire là.
Le confusionnisme comme nouvelle modalité de la propagande
Et si la présence du très sérieux professeur de science politique à Paris 1 interroge, on peut faire l’hypothèse qu’elle participe d’une stratégie également largement mise en œuvre dans les colonnes du Grand Continent, et plus largement encore lors des événements qu’elle organise. S’ils sont plutôt rares, on y trouve en effet parfois des chercheurs, plus rarement des chercheuses, très respectés par leurs pairs, de la même manière, et dans les mêmes proportions qu’on y trouve aussi à l’occasion des gens plutôt affiliés à la gauche – notamment ces derniers mois, à mesure que Le Grand Continent faisait l’objet de critiques publiques. C’est sans doute à cette aune qu’il convient de remarquer la publication, pile le lendemain de la parution du texte d’Hugues Jallon « Le Grand Continent, ou la géopolitique mondaine des petits Machiavel de notre temps », d’un entretien fleuve par le très respecté et respectable politiste Jean-François Bayart.
Cette politique éditoriale confusionniste qui mêle volontairement le loufoque et le sérieux, le demi-savant et l’académique mais aussi la droite, l’extrême droite et la gauche c’est exactement celle mise en œuvre, par exemple, par la revue Inference lancée à Paris en 2014 par un réseau qui gravite autour de la Thiel Foundation. On a pu y lire aussi bien un influent promoteur du créationnisme et de l’intelligent design, Michael Denton (pour le côté dangereux baltringue) que le physicien Édouard Brézin, lauréat de la médaille Dirac (pour le côté très sérieux et respecté). Et c’est sans doute la grande générosité de Peter Thiel et sa Fondation, offrant, paraît-il, 5 000€ par article aux auteurs, qui a permis de réunir tout ce beau et nettement moins beau monde.
À l’heure de la circulation numérique des idées et de la destruction provoquée volontairement ou non de l’espace public, le confusionnisme apparaît comme la nouvelle modalité de la propagande. Que d’aucuns rangent aussi dans la catégorie de Soft Power.
L’ésotérisme joue un grand rôle dans la stylisation de la confusion, un ésotérisme parfois millénaire mais désormais souvent mâtiné de celui imaginé par des productions culturelles industrielles, qu’elles soient anciennes (certains livres ou séries de livres[5]) ou plus récente (les adaptations ou créations cinématographiques, télévisuelles ou vidéo-ludiques). La prose de Peter Thiel, toujours lui, en offre un exemple saisissant. Mais aussi celle, récemment publiée par Le Grand Continent comme « pièce de doctrine », de notre actuel ministre des affaires étrangères, visiblement féru (à ce niveau de protocole on ne dit plus fan) de Star Wars.
On se demande bien alors de quoi Thiel et lui ont bien pu parler à l’occasion de leur déjeuner éventé de ce lundi 26 janvier : Darth Vader ou l’Antéchrist ? Ou peut-être le milliardaire a-t-il confié qu’il avait beaucoup apprécié « Le ministre-jedi, les ténèbres et le citoyen », l’article que deux jeunes doctorants ont publié en décembre dans les colonnes d’AOC à propos de la philosophie politique « à la star wars » de notre ministre, une philosophie dont les auteurs de l’article estime qu’elle traduit la « conception macroniste de la démocratie : un régime porté par des élites, politiques ou économiques, sans les citoyens ».
Pourquoi AOC n’est pas Le Grand Continent
Et puisque je cite pour la première fois AOC dans cet article, sans doute le moment est-il venu de préciser une chose importante. Depuis qu’il m’est arrivé, ces derniers mois, de partager publiquement sur Bluesky et LinkedIn notamment, mes réserves et mes critiques de tel ou tel aspect de la politique éditoriale du Grand Continent, certains, plutôt que d’y répondre sur le fond, ont préféré s’imaginer qu’elles s’expliqueraient par, au mieux, la concurrence et, au pire la jalousie.
Que dire ? D’abord qu’AOC va bien. Ensuite que nous l’avons précisément conçu pour défendre la critique, l’esprit critique, de plus en plus menacé. Non pas seulement menacé par l’absence de concurrence (précisément) que les oligopoles, qui n’ont plus beaucoup de franges, font peser sur l’écosystème médiatique mais plus profondément par l’idée que tout devrait être organisé en fonction de l’adhésion ou de l’interdiction.
En montrant dans cet article comment la confusion intellectuelle et politique, en Italie puis en France, peut favoriser la circulation des individus et la diffusion des idées d’extrême droite, je ne demande nullement l’interdiction de telles idées, j’exerce un jugement critique qui consiste d’abord et avant tout à les nommer et les catégoriser, en établir la généalogie, et in fine tenter de contraindre à avancer ceux qui les portent à découvert, en transparence – comme j’ai la prétention de le faire pour les idées opposées que, de mon côté, je défends clairement. Rien de plus sain donc, dans un espace public démocratique qu’une revue en critique une autre. Et je ne peux que déplorer que jusqu’à présent le directeur du Grand Continent ait systématiquement refusé les propositions qui lui ont été faites par des journalistes, de radio comme de presse écrite, de débattre avec moi.
Alors les profonds désaccords intellectuels que j’entretiens avec la politique éditoriale du Grand Continent, je vais m’efforcer de les énoncer clairement pour conclure cet article.
J’ai longtemps éprouvé une gêne diffuse en lisant ce titre. Au premier chef, le brouillage des frontières entre recherche académique et essayisme distingué qui caractérise par principe la si souvent problématique « géopolitique ». Celle des plateaux télé bien sûr mais aussi celle des cercles diplomatiques ou des grandes entreprises. L’on n’y parle pas du monde dans la même langue que dans les lieux de la recherche sur les questions internationales. C’est cela même qui nous a conduit, depuis le lancement d’AOC, à plutôt éviter de publier des auteurs affiliés à des think tanks (dont on ne sait par ailleurs pas trop qui les finance) et à leur préférer la recherche publique.
Les choix éditoriaux du Grand Continent en la matière se traduisent aussi dans un style. On se croirait vraiment aux fameux dîners de l’Ambassadeur, son Excellence Ferrero Roche d’Or des drôlissimes spots publicitaires (qui ne parleront qu’aux plus âgés). On n’écrit pas un papier pour Le Grand Continent, pas même un article, mais une « pièce de doctrine ». Et lorsqu’on réalise un entretien avec un blogueur fou de la Silicon Valley, on précise, pour mieux le faire passer pour le philosophe qu’il n’est pas, qu’il a été réalisé « au cœur du Quartier latin ».
L’Empire de l’ombre ou l’effondrement de l’esprit critique
S’il n’y avait que ça, on aurait pu passer outre, se souvenir qu’on en croisait autrefois pas mal du même acabit rue Saint-Guillaume, de ces apprentis-énarques d’un autre temps, du genre qu’on n’aurait même pas prévenus que l’ENA n’existait plus. La seule différence de DA tiendrait à leur côté geek qui fait qu’aux réceptions de l’Ambassadeur s’invitent désormais des Hobbits, Jedi et autres Mencius Moldbug…
Mais il est des problèmes autrement sérieux. Et ceux-là me sont plus nettement apparus lors de la publication de la dernière livraison du volume papier annuel du Grand Continent, L’Empire de l’ombre (un titre à se demander s’il n’est pas édité par Marvel, mais non c’est toujours Gallimard, même si ce n’est plus sous la direction du parrain Gilles Kepel mais désormais sous celle du mage Giuliano da Empoli). Ce numéro propose sans autre « contextualisation » que l’introduction des Ingénieurs du chaos, un ensemble de textes de statuts forts divers, signés tantôt par des chercheurs et chercheuses mais le plus souvent par des entrepreneurs, blogueurs, investisseurs, conseillers du prince…
Dans son propos liminaire, da Empoli réussit même l’exploit de tout aplatir dans une seule et même phrase en évoquant le « techno-césarisme qui s’est révélé au grand jour le 20 janvier au moment de l’intronisation de Trump II et dont nous examinons les fondements idéologiques dans ce numéro à travers les analyses de Lorenzo Castellani et de Marietje Schaake, la reconstruction jubilante de Vladislav Sourkov, les manifestes accélérationnistes de Marc Andreessen et Sam Altman et [cerise sur le gâteau] l’aggiornamento schmittien de Peter Thiel ». L’investisseur de la seconde finance, co-fondateur de Paypal, dont la notice biographique en fin d’ouvrage croit bon fanfaronner que « Le Grand Continent est en train de publier les œuvres complètes ». Diantre ! On espère que sa lettre aux actionnaires de Palantir y figurera.
Mais ces pages de « présentation des auteurs » réservent d’autres surprises. On y trouve, par exemple, Jianwei Xun, « l’un des plus importants philosophes hong-kongais contemporains ». Inconnu au bataillon, y compris des meilleurs observateurs de la vie des idées en Chine, et pour cause : il n’existe pas. C’est ce qu’a révélé en Italie le directeur de L’Espresso à la suite d’une enquête de sa rédactrice en chef. Ipnocrazia, le livre signé Jianwei Xun est, en fait, un hoax imaginé par un certain Andrea Colamedici et rédigé avec l’aide de l’IA. J’avais d’ailleurs reçu le 31 mars un mail du service de presse de Philosophie Magazine Editeur qui annonçait la sortie le 4 avril de la version française avec une préface inédite contenant une révélation. Comment se fait-il alors que Le Grand Continent dont le numéro ne sortait que le 17 avril n’ait pas procédé à pareille mise au point, et laissé paraître une telle manipulation tout en en ayant connaissance (depuis quand d’ailleurs ?). Et attendu longtemps avant de révéler la supercherie sur son site où il avait en janvier publié en entretien avec le faux chinois. Par contraste, El Pais a choisi de dépublier un article à propos du livre, comme Le Figaro, qui a supprimé l’entretien avec « Jianwei Xun » paru en janvier également.
Mais un faux chinois peut en cacher un autre : au sommaire du numéro papier du Grand Continent on trouve également un article de He Jiayan, présenté comme « un journaliste chinois qui étudie Internet et les nouvelles technologies ». Cet article avait été précédemment publié en ligne. Une simple recherche sur internet permet de se rendre compte que cet auteur s’avère bien mystérieux puisqu’aucune trace de lui n’apparaît. Normal, répondrait sans doute sans vergogne Le Grand Continent puisque l’article porte sur l’effacement de l’Internet…
Mais ce qui choque le plus dans ce numéro papier, et qui fut le véritable point de départ de l’enquête intellectuelle dont cet article fait le récit, c’est la présence massive, sans recul, ni distance critique, d’une sacrée brochette d’influenceurs qu’à AOC on préfère nommer fascistes 2.0 que techno-césaristes : Peter Thiel bien sûr mais aussi Curtis Yarvin, Marc Andreessen, Sam Altman.
« Il vaut mieux connaître ses ennemis. » Voilà en général l’objection lorsqu’on fait cette critique. Certes, il vaut toujours mieux connaître tout court. A-t-on pour autant besoin de publier l’intégralité de tels textes, et surtout de le faire sans contextualisation ni appareil critique ? Mais sur le site, les textes sont introduits et commentés, ai-je entendu, de la part de ceux qui ne s’étaient pas donné la peine d’ouvrir la revue papier.
Vérification faite, sur le site les textes sont souvent introduits et commentés. Sans pour autant s’embarrasser de l’esprit critique, en lui préférant ouvertement l’exégèse, et souvent dans un style qui confine à l’ésotérie en vigueur parmi les admirateurs de Tolkien ou de Star Wars.
Et surtout : on ose confier l’introduction ou le commentaire d’un Peter Thiel à des intellectuels qui gravitent dans la nébuleuse néofasciste italienne. On leur adjoint parfois un doctorant en science politique pour faire sérieux, n’empêche. Au Grand Continent, on pense contre, tout contre.
Il faudrait prendre le temps, et ce serait pénible, d’analyser, par exemple, en détail ce que signifie concrètement pour Le Grand Continent « publier l’édition des œuvres complètes de Peter Thiel ». On imagine déjà, ils ne sont plus à cela près, un volume dans la nouvelle collection lancée chez Gallimard, « la Bibliothèque de Géopolitique ». Ainsi, comme cela vient d’être fait pour le livre d’Arnaud Miranda pour faire la promotion de leur collection, ils présenteront dans leur newsletter Œuvres 1 de Peter Thiel à la suite du Visible et l’invisible de Merleau-Ponty (« Bibliothèque des Idées »), Être et temps de Heidegger (« Bibliothèque de Philosophie »), des Mots et les choses de Foucault (« Bibliothèque des Sciences Humaines »), Les Rois thaumaturges de Bloch (« Bibliothèque des Histoires »)[6].
Voilà comment Le Grand Continent prend soin de Peter Thiel. A cura, dit-on en italien, pour « édité par ». Au catalogue de la maison néofasciste Liberilibri, son straussian moment est « A cura di Andrea Venanzoni », aux bons soins d’Andrea Venanzoni, le co-auteur avec Arnaud Miranda du fameux atlas de la pensée réac.
Une autre manière de prendre soin, c’est-à-dire de légitimer, consiste bien sûr à publier tous ces gens chez Gallimard plutôt que chez Fayard, qui ressemble aujourd’hui très précisément à ces maisons néofascistes.
Une autre manière encore consiste à littéralement « fabriquer » une œuvre, c’est-à-dire à prendre des morceaux de blogs, des lettres aux actionnaires, des textes aux statuts très divers en tentant de les faire accéder à celui de corpus sérieux. Cela vaut pour Thiel comme pour d’autres, à commencer par Yarvin.
Cela passe par un storytelling très formaté, un art de la dramatisation, presque du thriller parfois. Les introductions des « pièces de doctrine » les plus inquiétantes (qu’elles viennent de la Silicon Valley, de Chine ou de Russie) sonnent comme des caricatures de bandes annonce de films hollywoodiens, un peu à la manière de la vidéo parodique How To Make A Blockbuster Movie Trailer.
Fascination, confusion et fabrication de la peur
Outre le ridicule, ce qui se dégage de ce style c’est la fascination qu’exercent tous ces villains sur ces jeunes garçons (ce n’est pas une revue très paritaire). Cela me rappelle la grande gêne que j’avais éprouvée en ouvrant en 2006 les épreuves du premier roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes. Dans un long article à contre-courant de sa réception, j’avais expliqué combien l’auteur donnait l’impression d’un ado attardé surfant sur eBay pour y repérer des artefacts nazis. Deux ans plus tard, mon intuition s’est confirmée avec la publication du Sec et l’humide : tellement fasciné par la figure du rexiste Léon Degrelle, Littell croyait bon donner en note de bas de page une adresse postale à laquelle se procurer ses abominables textes… Dans la même veine, je pourrais aussi citer le très malaisant Limonov d’Emmanuel Carrère.
Un écrivain des éditions P.O.L dont on a appris ces jours-ci en découvrant dans Le Monde les bonnes feuilles d’un livre de deux de ses journalistes qu’un portrait de lui est accroché dans la salle à manger du château gersois de Renaud Camus. « L’écrivain à succès a été peint par Renaud Camus lui-même, façon pop’art warholien. L’œuvre se veut un hommage à un ami cher », précisent Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye. Dans L’homme par qui la peste arriva, on apprend aussi qu’« on ne compte plus les éminences MAGA qui ont été reçues à Plieux ces derniers mois ». Curtis Yarvin, Peter Thiel et Rod Dreher, rien que ça.
À propos d’éminences brunes, la semaine précédente c’est encore d’Emmanuel Carrère qu’il était question. Cette fois comme scénariste de l’adaptation par Olivier Assayas du Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli. La sortie surmédiatisée de ce film (bestseller et Jude Law obligent mais pas que) fut aussi enfin l’occasion que certaines voix s’élèvent pour dénoncer les effets politiques (recherchés ou pas, la question est abyssale) de pareille fabulation. Ainsi la politiste Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférence à Paris-Nanterre, s’est émue dans un post de ses Carnets titré « (Hom)mage du Kremlin » : « En le regardant avec mes yeux de chercheuse travaillant sur les sociétés post soviétiques et sur la guerre russe contre l’Ukraine, je considère que ce film est dangereux. Dangereux – je mesure mes mots – parce qu’en affichant une intention de dénoncer l’exercice du pouvoir autoritaire, il contribue à l’inverse à renforcer le récit russe, et aide le Kremlin à propager son narratif dans la société française. »
À la sortie du roman en 2022, une autre politiste, Cécile Vaissié, professeure à Rennes 2, avait déjà alerté : « La reprise, sans analyse, des propos des idéologues est plus qu’inadéquate : elle est dangereuse, car elle contribue à renforcer la propagande du Kremlin. » Ajoutons juste que le fameux Sourkov, personne réelle ayant directement inspiré le personnage « mage du Kremlin », figure au sommaire du très problématique du numéro papier du Grand Continent, dirigé par Giuliano da Empoli.
Auteur des Ingénieurs du chaos mais aussi d’une édifiante hagiographie de Matteo Renzi, le florentin da Empoli a dû goûter Kolkhoze, le dernier livre de celui qui a adapté son Mage pour le cinéma, une « mythographie où Carrère s’invente et se fantasme une fois encore Grand écrivain », note le critique Johan Faerber. Il est même probable qu’Empoli, qui participait au jury, ait lourdement pesé pour que lui soit décerné au sommet (ou presque) du Mont-Blanc (si, si) le prix littéraire du Grand Continent.
Mais pour saisir ce qui se joue de la trouble confusion intellectuelle, littéraire et politique qui nous intéresse dans cet article, et prendre la mesure de la place de l’extrême droite dans Kolkhoze il faut citer plus longuement l’article de Faerber : « La famille Carrère, on le sait depuis Un roman russe, est entourée du grand-père jusqu’aux amitiés de la mère par des figures fascistes comme Maurice Bardèche notamment. Mais à quel jeu joue Emmanuel Carrère ici ? On est en droit de sérieusement se poser la question quand Carrère vient à évoquer ces figures fascistes. Le jeu devient soudainement et étonnamment très trouble. Comment comprendre ainsi les formules euphémisantes égrenées sur un ton badin dont Carrère use pour évoquer la bascule fasciste de Brasillach en disant “les choses se gâtent” comme s’il s’agissait de frivolités ? Comment comprendre encore, après avoir loué le “furieux génie” de Céline, que Carrère relativise la condamnation à mort de Brasillach de la sorte : “on peut dire qu’il a payé pour les autres. Grande dignité dans son procès : comme s’il avait dessoûlé” ? “Dessoûlé” : comme si le fascisme était une simple cuite. Ou pire : une belle ivresse, terme on le sait hautement connoté poétiquement. Que dire encore de cette présentation de Raoul Girardet dont Carrère dit : “un ancien résistant, torturé par la Milice, mais aussi un ancien de l’OAS – ces deux engagements, l’un glorieux, l’autre discrédité, procédant du même patriotisme viscéral” ? Curieuse formule que celle d’“engagement”, terme extrêmement valorisant. Ou plus curieux encore ici l’usage du terme “discrédité” comme s’il avait été injustement ou comme si on pouvait porter du crédit et de l’estime à une organisation fasciste comme l’OAS. Et que penser également du portrait de Maurice Bardèche qui se construit autour d’une large citation de ce personnage louant la beauté des chants fascistes sans que Carrère prenne même la peine un seul instant d’en commenter la teneur ? Pourquoi faire suivre cette citation de cette remarque sur un ouvrage de Bardèche : “Ma mère trouvait charmant Suzanne et le taudis. C’est vrai, à certains égards c’est charmant” ? Voilà qui n’en finit pas d’être curieux, plus encore aussi quand, outre les citations qui, sans discours, semblent être davantage diffusées que commentées pour l’exemple ? Que se passe-t-il alors ? Est-ce que Carrère joue d’un supposé discours indirect libre où il reprendrait sans guillemets les commentaires de sa mère sur ses amis fascistes ? Voilà qui maintient plus qu’une ambiguïté : tout parait jouer ici d’une confusion. »
Plus que d’un agenda politique avéré, cette confusion procède d’abord et avant tout d’une fascination. Ni Carrère ni da Empoli ni Le Grand Continent ne sont d’extrême droite bien sûr. Ils font l’extrême droite. Pour reprendre la formule de Gressani, ils ne sont pas structurés, mais entendent être structurants.
Ce n’est pas tout. Au-delà de la fascination, il y a clairement la volonté, par le storytelling et la mise en scène, de produire de la peur auprès des lecteurs et des spectateurs. À quelles fins ? Commerciales, sans le moindre de doute. Le thriller est un genre éprouvé de blockbuster. Et sur le web, ce sont les émotions qui font les clics et donc les revenus, la peur n’étant pas le moindre des affects rémunérateurs.
Face à ces marchands de peur, cette réponse qui renvoie aux business model des industries culturelles et médiatiques n’épuise pas la question. Les logiques politiques ne doivent pas être négligées, et elles ne sauraient se résumer à la question des (par ailleurs réelles) ingérences étrangères. Nombre d’acteurs politiques en mal de légitimité activent, et pas toujours de manière très responsable, les leviers des peurs susceptibles de traverser la société. Comment comprendre autrement la diffusion de textes ou de discours de propagande étrangère, sous couvert de « connaître l’ennemi » ?
Le Grand Continent prend grand soin de publier régulièrement de telles pièces de doctrines (américaines, russe ou chinoises) au même titre d’ailleurs que des textes de dirigeants ou de conseillers de dirigeants de démocraties européennes. Sur un même plan. Parfois, il ose même se placer à l’intersection de deux menaces, dont on arrive à se demander si elles sont vraiment antagonistes. Par exemple, lorsqu’il choisit de confier la réalisation d’un entretien avec Kevin Roberts, le président de la Heritage Foundation (l’un des socles du trumpisme, notamment via son Project 2025) à une spécialiste du nationalisme…russe. Il est vrai que Marlène Laruelle, dont les prises de position publiques sur la Russie et les livres sont parfois pour le moins déconcertantes, est aussi membre du Board of Directors de l’American Committee for US-Russia accord (ACURA), un organisme créé pour sauver les relations américano-russes et qui jamais n’a critiqué l’agression russe sur l’Ukraine.
Si, au sens étymologique que nous rappelle la langue italienne (a cura), cette revue « prend soin » d’auteurs peu fréquentables, en revanche on ne peut pas dire qu’elle fasse véritablement attention à ces textes, souvent publiés à l’emporte-pièce, tronqués, sans que soit mentionné la source originale, sans que soit même indiqué le nom du ou de la traducteurice (Sam Altman lui-même plutôt que son chatGPT ?). On remarque d’ailleurs souvent que les traductions françaises non signées du Grand Continent euphémisent considérablement les textes des techno-fascistes. Et si l’on prend simplement un exemple récent, la publication le 6 janvier en écho à l’actualité vénézuélienne, d’un très vieux (2008) post de blog signé Mencius Moldbug (le pseudo de Curtis Yarvin) on prend la mesure du type de manipulations dont la revue est coutumière. Rangé dans la rubrique « Archives et discours », ce texte publié sur fond parchemin est présenté par Arnaud Miranda comme un « manuel » de Yarvin, aucune référence du texte originale n’est donnée, ni lien, ni titre. Une grande partie du texte, le début, est tronquée, sans que cela ne soit à aucun moment signalé. Cela change radicalement la nature du texte, le transformant d’un long post écrit à l’occasion d’une actualité de politique intérieure américaine (le texte original commence par des remarques sur les Démocrates) en un véritable traité technique de colonialisme.
Tout cela n’est pas très sérieux de la part d’une revue dont les fondateurs ne manquent jamais une occasion de rappeler qu’un jour ils sont « entrés » à l’École normale supérieure et que, d’une certaine manière, ils n’en sont jamais sortis puisque leur alma mater (c’est comme ça qu’ils parlent) les héberge encore.
Le refus des sciences sociales
Pourtant, à l’École normale supérieure, ce n’est pas vraiment comme ça, pas du tout comme ça même qu’on pratique les sciences humaines et sociales. Et ce hiatus, qui dépasse de loin le périmètre de l’ENS, constitue bien le principal problème intellectuel posé par Le Grand Continent, haut lieu de la réaction scientifique. À le lire, à les entendre se gargariser des grands hommes et des grands discours, c’est comme si des décennies de travaux en sciences sociales n’existaient pas.
On pensait ainsi s’être depuis longtemps débarrassés de l’idéalisme, de l’idée que les idées gouvernent le monde. Las. Le Grand Continent nous explique, ou plutôt ne nous explique pas, nous dit que les Lumières sombres gouvernent les États-Unis d’Amérique. Comment ? On ne sait pas. D’ailleurs Arnaud Miranda a l’honnêteté de le reconnaître : « Savoir ce que Trump connaît de cette idéologie est délicat. » Comme le remarquait ces jours-ci l’excellent sociologue pragmatiste Joan Stavo-Debauge à propos de ce livre survendu : « Une “cartographie” qui néglige tout l’espace de la réaction religieuse à la modernité libérale séculière est une cartographie qui couvre à tout casser 10 % du territoire et qui ne renseigne en réalité sur aucune réelle force politique constituée dans des mouvements identifiables. »
Et si, au lieu de décortiquer par le menu, les « pensées » de Peter Thiel, on s’intéressait à ses activités dans la finance (son vrai métier) et, plus généralement à la seconde finance ? C’est précisément ce que permet Marlène Benquet avec son livre important, La Finance aux extrêmes, paru concomitamment à celui de Miranda, mais hélas nettement moins médiatisé. Et si l’on tient vraiment à rester dans la Silicon Valley, alors on peut lire de la sociologie (une discipline que visiblement Le Grand Continent ne fréquente pas beaucoup), par exemple, pour ne citer que des livres récents les travaux essentiels de Dominique Boullier, Olivier Alexandre ou Sébastien Broca. Ceux des journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet. Ou ceux enfin du pionnier Fred Turner.
Laboratoire de la fascisation
Il n’est évidemment aucun complot, petit ou grand, qui expliquerait ce dont Le Grand Continent apparaît comme l’un des symptômes éclatants : la diffusion d’une confusion intellectuelle [7] qui autorise et favorise, au-delà de leur simple union, la fusion des droites. Pour le dire autrement : la fascisation à l’œuvre. Au lieu de nous fasciner, l’actualité du cas états-unien devrait, plutôt que nous terroriser, nous alerter et nous mettre en mouvement. Mais l’histoire déjà longue du cas italien doit aussi faire l’objet d’analyses de sciences sociales, à rebours de celles, complotistes, qui mettent en scène des éminences et des Princes. C’est ce cas italien qui permet de comprendre comment la destruction progressive de l’espace public et des catégories politiques à compter de l’arrivée au pouvoir d’un Berlusconi allié à l’extrême droite a provoqué un vide politique qui a tout aspiré. Des travaux de sociologie politique peuvent aussi déjà nous éclairer, par comparaison, sur la formation d’un autre vide politique, et son éminente responsabilité dans le brouillage des repères (l’Ancien Régime et la Révolution), la propagation de la confusion (et de droite et de gauche), l’instrumentalisation des peurs : le macronisme, dont Le Grand Continent peut aussi être considéré comme le journal officiel.
NDLR
* la version originale indiquait qu’il s’agissait de Matteo Renzi, cette inexactitude a été corrigée le 7 février à 18h
** la version originale de l’article indiquait que ce texte avait été publié dans la catégorie « pièce de doctrine », cette inexactitude a été corrigée le 7 février à 18h
À la suite de l’article « Les ingénieurs de la confusion », publié dans AOC le 30 janvier 2026, nous avons reçu un droit de réponse de l’association Groupe d’études géopolitiques, éditrice de la revue le Grand Continent. Nous le publions ci-dessous, suivi de notre réponse. AOC
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Un droit de réponse du Grand Continent :
Jusqu’à présent, nous avions choisi de ne pas exercer notre droit de réponse face aux attaques répétées de Sylvain Bourmeau, agissant en tant que directeur de publication d’AOC, contre notre liberté éditoriale. La publication de ce texte, entaché de coquilles comme de contre-vérités (fake news), nous contraint aujourd’hui à rétablir les faits afin de protéger notre travail et notre rédaction.
● Rien ne permet d’associer le Grand Continent à l’extrême droite. Le Grand Continent est une revue indépendante, politiquement et économiquement. Elle n’a pas de « parrains » ni de « mages », elle est éditée par un petit groupe de jeunes, en partie étrangers d’ailleurs, sans milliardaires, sans subventions, sans « bonne fée » ni protection particulière.
● Notre revue vit et se développe grâce aux lectrices et lecteurs qui apprécient son travail et choisissent de s’abonner. Pas de mécène, pas de rente de situation. Pas de publicité non plus. Le Grand Continent ne bénéficie d’aucune protection particulière — ce qui explique peut-être, au fond, la récurrence des attaques dont nous faisons l’objet.
● Ce long article repose entièrement sur une inversion délibérée de la réalité. Contrairement à ce qui y est allégué, nous n’entretenons aucun lien avec Francesco Giubilei ou Sarah Knafo, ni avec la Fondation Napoléon, la Fondation Tatarella ou Nazione Futura, ni avec le GRECE, le Puy du Fou ou Philippe de Villiers, ni avec la revue Inference ou la Thiel Foundation, pas plus qu’avec Pierre-Édouard Stérin, Vincent Bolloré, le Centre vendéen de recherches historiques, Radio Courtoisie. Prétendre le contraire est tout simplement faux.
● Toute la construction de l’article repose sur cette inversion de la réalité et sur une série de glissements accusatoires particulièrement pernicieux, qui vont jusqu’à transformer un doctorant sérieux et passionné — que l’auteur semble avoir traqué dans les méandres d’internet — en rouage central d’une prétendue révolution conservatrice, le tout sur fond d’allusions douteuses au caractère « italien » de la revue.
● La quantité d’erreurs, d’imprécisions factuelles, de coquilles et de jugements à l’emporte-pièce — la revue tour à tour rebaptisée « Continent » ou « Le Grandiloquent », ses auteurs et ses publications pathologisés en adoptant le registre sémantique du « délire », son directeur présenté comme « destructurant » — a de quoi surprendre dans un article publié par un média qui se veut sérieux.
● Chaque lecteur peut aisément relever des dizaines d’erreurs. Nous n’en donnons ici qu’un échantillon — sans même entrer dans le détail des nombreuses insinuations, autrement plus problématiques, qui parcourent l’article : ce n’est pas Matteo Renzi mais Enrico Letta qui a fondé la Scuola di Politiche à Rome ; Giovanni Orsina ne « dirige » pas le « Centre international sur les démocraties et les démocratisations », il est directeur du département de sciences politiques de la LUISS Guido Carli ; il n’y a jamais eu, au Grand Continent, le moindre « refus des sciences sociales » — la revue a publié près de 3 000 autrices et auteurs et a largement contribué à faire connaître le travail de plusieurs sociologues ; les textes néoréactionnaires, discutés systématiquement de manière critique, n’ont jamais été présentés comme des « pièces de doctrine » ni placés « sur un même plan » que des textes de décideurs démocratiques ; le directeur de la revue n’a jamais été associé à la création de Vestigia ; il n’existe pas de « faux chinois » (deux occurrences dans le texte) et l’ensemble de l’épisode lié à l’« hypnocratie » est parfaitement documenté sur le site de la revue ; enfin, Gilles Kepel n’a jamais dirigé Le Grand Continent ni sa revue papier.
● Nous pourrions poursuivre en énumérant les nombreuses erreurs objectivables que contient cet article. Nous préférons toutefois nous arrêter sur un dernier exemple, révélateur de sa méthode : la présentation de l’étude fouillée et largement lue parue à l’occasion de la mort de Jean-Marie Le Pen est destinée à entretenir une confusion sur nos objectifs éditoriaux pourtant inexistante à la lecture : « In Memoriam » est une catégorie d’articles, et non un « surtitre » ; le texte rédigé par l’un des meilleurs jeunes spécialistes de l’extrême droite en France — directeur au Seuil d’un récent volume collectif unanimement salué par la critique universitaire et aujourd’hui visé par des insinuations inédites, alors même que l’auteur de ces attaques ne dispose d’aucune légitimité scientifique pour se poser en instance de peer review — consacre plusieurs paragraphes à la question de la torture et affirme, contrairement à ce que le directeur de publication d’AOC prétend que « Jean-Marie Le Pen a torturé en Algérie ». Pourquoi prétendre l’inverse ?
● Plus problématique encore, l’article procède à une invisibilisation systématique de la fondatrice de la revue, également rédactrice en chef et, à ce titre, pleinement responsable de son développement, en réduisant le Grand Continent à un groupe de « jeunes garçons » et en affirmant que « les fondateurs ne manquent jamais une occasion de rappeler qu’un jour, ils sont ‘entrés’ à l’École normale supérieure », alors que Ramona Bloj n’en a jamais été élève.
Ce texte de près de 60.000 signes s’inscrit dans une série de prises de position récurrentes du directeur de la publication d’AOC à l’encontre du directeur de la revue et de sa rédaction.
Comme dans d’autres prises de paroles, qui laissent entendre que nous serions « des salauds » rendant « le fascisme réel », et auxquelles se réfère l’auteur de ce texte lorsqu’il accuse le Grand Continent de « f[aire] l’extrême droite » (sic !), il est fait le choix délibéré d’ignorer ce que nous publions et défendons publiquement — sur France Culture comme, chaque jour, dans nos pages. Ce procédé consiste à chercher à faire disparaître le travail des autrices et auteurs que nous faisons entendre, pour tenter de discréditer, de façon insidieuse, une publication indépendante dans un moment politique particulièrement dangereux.
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Réponse d’AOC au droit de réponse du Grand Continent
En dépit du caractère manifestement diffamatoire d’un droit de réponse qui, dès son premier paragraphe, évoque des « fake news », nous avons choisi de le publier par attachement au débat public, dont nous souhaitons néanmoins qu’il soit régi par l’éthique.
Ce droit de réponse traduit la difficulté qu’éprouve Le Grand Continent face à la critique, surtout lorsque celle-ci prend la forme d’une analyse nourrie de sciences sociales. Comment entendre autrement l’idée que le directeur d’AOC s’attaquerait à la liberté éditoriale du Grand Continent ? En quoi ? A-t-il demandé son interdiction ? Son boycott ? Non, il a simplement tenté de mettre à jour un certain nombre de faits, puis de les mettre en relation pour ensuite en tirer des hypothèses et une analyse visant à saisir la manière dont Le Grand Continent participe (avec d’autres, est-il besoin de le préciser ?) à faire l’extrême droite. Une formulation que Le Grand Continent peine ou feint de peiner à comprendre, tant il se désintéresse des logiques sociales ou politiques pour préférer l’intentionnalité des grands hommes et l’influence des idées.
À chacun des points soulevés par ce droit de réponse, nous allons donc à notre tour répondre.
« Rien ne permet d’associer le Grand Continent à l’extrême droite ». Dans l’article titré « Les ingénieurs de la confusion », Sylvain Bourmeau écrit noir sur blanc : « Ni Carrère, ni da Empoli, ni Le Grand Continent ne sont d’extrême droite bien sûr. Ils font l’extrême droite ».
Contrairement à ce que laisse entendre le droit de réponse, l’article ne porte pas uniquement sur Le Grand Continent, il objective des segments de l’espace intellectuel et politique européen, en y situant différentes institutions, publications, fondations, maisons d’édition et personnalités, politiques et intellectuelles. Jamais l’article ne prétend que Le Grand Continent entretient des liens formels avec cet ensemble. En revanche, une information factuelle centrale de l’article, sur laquelle se garde bien de revenir le droit de réponse, c’est que Le Grand Continent partage des auteurs réguliers avec la revue néofasciste italienne Nazione Futura. Pour ne citer que lui, Lorenzo Castellani a publié une bonne vingtaine d’articles dans Nazione Futura et à ce jour 33 dans Le Grand Continent. C’est notamment à cet auteur de la nébuleuse néofasciste italienne que Le Grand Continent confie la rédaction d’articles sur l’Italie de Meloni ou les discours de Trump.
L’article d’AOC comporterait si l’on en croit le droit de réponse des « dizaines d’erreurs ». Prenons donc « l’échantillon » qu’il en propose.
Le Grand Continent a raison : ce n’est pas Matteo Renzi mais Enrico Letta qui a créé la Scuole di Politiche de Rome. Cette inexactitude ne change rien à l’argument, il s’agissait d’évoquer une école de politique fondée par un responsable politique.
Le Grand Continent a tort d’affirmer que Giovanni Orsina ne dirige pas le Centre international sur les démocratie et démocratisations car c’est bien ce qu’indique la page institutionnelle de la LUISS Guido Carli qui abrite ce centre.
Le fait d’affirmer que Le Grand Continent est dans le « refus des sciences sociales » ne saurait être une erreur, un intertitre de l’article synthétise une appréciation, par principe discutable, mais étayée dans les paragraphes suivants qui pointent la conception régressive et même réactionnaire des sciences sociales (entendues, comme au sens de l’EHESS, les sciences humaines et sociales) du Grand Continent.
Le Grand Continent a raison de préciser que les textes néoréactionnaires qu’il publie n’apparaissent pas dans la rubrique « Pièces de doctrine » mais « Archives et discours ». Là encore, cette seconde inexactitude, ne change rien à l’argument qui consiste à montrer qu’avec ces publications (par ailleurs très problématiques en ce qu’elles omettent de mentionner le nom de la personne qui a traduit, la référence originale et, le cas échéant, que l’article a été tronqué) Le Grand Continent participe de la légitimation d’un corpus hétéroclite en le transformant en « œuvres », le papier sépia en étant l’un des indicateurs formels.
Jamais l’article d’AOC n’indique que le directeur du Grand Continent a été associé à la création de Vestigia. Il pointe en revanche que deux des fondateurs de Vestigia sont des auteurs du Grand Continent.
« Il n’existe pas de faux chinois » : et bien si. Pour l’un d’entre eux, même le Grand Continent le reconnaît, hélas pas dans l’édition papier qui publie son texte pourtant paru après la version française du livre qui révélait dans sa préface la supercherie. Notons, au passage, que contrairement au Figaro et El Pais, le Grand Continent n’a pas choisi de se conformer à l’éthique minimale du journalisme en dépubliant l’entretien avec ce faux auteur. Quant à l’autre mystérieux auteur « chinois », il n’apparaît nulle part ailleurs sur le web que dans Le Grand Continent où il est crédité d’un article sur la disparition d’internet. CQFD.
Le premier numéro du Grand Continent papier ne porte pas mention de directeur d’ouvrage mais il est bien indiqué en page de garde qu’il est publié « dans une collection dirigée par Gilles Kepel ».
Le droit de réponse évoque « de nombreuses erreurs objectivables » mais pour l’instant il n’y en a que deux, sans incidence, et ce sont bien les seules.
Le Grand Continent précise que le surtitre « In Memoriam » est une rubrique et non un surtitre. Nous comprenons parfaitement puisque nous procédons de la même manière à AOC où nous appelons cela « Hommage », c’est à la fois un surtitre et une rubrique. Contrairement au Grand Continent, AOC a délibérément choisi de ne pas consacrer de nécrologie à Jean-Marie Le Pen, mais si nous l’avions fait alors il est évident que nous ne l’aurions pas publié sous le surtitre « Hommage ».
Le droit de réponse qualifie d’insinuations la critique intellectuelle d’un ouvrage collectif sur l’extrême droite, déniant à l’auteur de l’article la compétence de procéder à un peer review. Il faut ne pas savoir ce qu’est cette pratique pour la confondre avec l’exercice de la critique tel que pratiqué par un journaliste dans un journal quotidien.
Mais le plus important est à suivre : le droit de réponse précise que l’article « In Memoriam » Jean-Marie Le Pen consacre plusieurs paragraphes à la question de la torture et affirme que Le Pen a torturé en Algérie. Sylvain Bourmeau n’a jamais écrit le contraire. En revanche il a souligné que le chapô de cet article évoquait « les accusations de torture » et ne l’établissait pas comme un fait, de la même manière que le chapô évoquait des « accusations d’antisémitisme » sans préciser que Le Pen avait été de multiples fois condamné pour cela. De ceci, le droit de réponse ne dit rien, ni du fait que la critique portait également sur la conclusion du chapô, selon laquelle Jean-Marie Le Pen aurait rêvé de l’union des droites, ce qui est tout simplement faux. Pourquoi lui prêter ce rêve ?
Le doctorant évoqué dans le droit de réponse n’est aucunement central pour le raisonnement, il apparaît seulement symptomatique d’une proximité avec une droite intellectuelle conservatrice si ce n’est réactionnaire bien connue, celle du Centre qui porte le nom de Roland Mousnier, un historien dont Pierre Vidal-Naquet rapportait dans L’affaire Audin qu’il aurait dit au sujet du militant communiste Maurice Audin, assassiné à Alger par les parachutistes français, « je ne reproche qu’une chose aux paras, c’est d’avoir laissé échapper Maurice Audin, et s’ils ne l’ont pas laissé échapper, tant mieux ! ». Il est, par ailleurs, simplement étrange de trouver, à la faveur d’une simple recherche sur le web, que ce doctorant présenté comme le « vaticaniste » du Grand Continent s’emploie à faire la promotion d’un article de la revue sur un site catholique intégriste. Ce n’est pas très important mais c’est révélateur, un autre petit caillou.
L’article d’AOC ne remet jamais en question l’indépendance du Grand Continent ou son modèle économique, il n’aborde pas ces sujets (sans nul doute pourtant intéressants).
Contrairement à qui ressort du droit de réponse, le Grand Continent n’est pas l’objet de l’article publié par AOC, il en est l’un des acteurs principaux, sans doute même l’acteur principal. Dès lors cet article ne s’est pas fixé pour objectif de présenter Le Grand Continent, ses membres fondateur·ices, son équipe, son fonctionnement, l’entièreté de sa politique éditoriale (on y lit des articles intéressants).
Le Grand Continent a prétendu ailleurs (sur les réseaux sociaux) que, contrairement à ce qu’affirme l’article d’AOC, il n’aurait refusé qu’une seule fois de débattre (dans le cadre d’une émission de radio). C’est faux, une autre proposition de débat a été faite au Grand Continent par le journaliste d’un hebdomadaire.
Par ailleurs, le 27 mai dernier, Sylvain Bourmeau a envoyé le mail ci-dessous à Gilles Gressani. Il est resté sans réponse mais demeure de pleine actualité :
Cher Gilles Gressani,
Dans le chapô de l’article de Frédéric Keck que nous avons publié dans notre édition de ce jour, nous avons très brièvement partagé une interrogation à propos des choix éditoriaux du « Grand Continent » consistant à publier sans distance ni contextualisation des textes ou entretiens avec des auteurs comme Curtis Yarvin, Peter Thiel ou Marc Andreessen. Ne voyez-là surtout aucun esprit de polémique mais plutôt l’expression d’un véritable désaccord tant intellectuel qu’éditorial et politique, désaccord entre deux publications qui relève du débat de fond dans l’espace public.
En espérant avoir le plaisir d’échanger à l’occasion, et de détailler plus avant les raisons pour lesquelles de tels choix éditoriaux nous posent problème.
Bien à vous,
Sylvain Bourmeau
