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À propos de la restitution des artefacts africains conservés dans les musées d’Occident

Philosophe et historien

La question de la restitution de l’art africain pillé par les occidentaux fait l’objet de débats dont les termes doivent être clarifiés. Car les œuvres d’art africaines n’ont pas qu’une valeur matérielle, mais également cosmologique : elles transcendent la distinction entre objet et sujet, elles traduisent une volonté de s’insérer dans le monde dans le but d’y participer et de le prolonger, plutôt que de le dominer et de l’assujettir. La restitution ne saurait donc être simplement matérielle : comment pallier l’appauvrissement symbolique entrainé par les pillages ? Cela est-il seulement remédiable ?

Aujourd’hui, la question de savoir s’il faut ou non restituer à leurs ayant-droits les artefacts africains conservés dans les musées d’Occident se pose avec acuité. Très peu, cependant, se préoccupent de comprendre ce qui aura justifié, à l’origine, la migration de ces objets en Europe. Davantage encore, nombreux sont ceux et celles qui ne savent ni quelle est leur valeur esthétique réelle, encore moins de quoi ils furent le signifiant dans la conscience européenne. Il importe, dans ces conditions, de revenir à l’essentiel. Posons-donc les questions de la manière la plus claire possible.

De quoi veut-on précisément se débarrasser et pourquoi ? Que restera-t-il des traces de ces objets en Occident une fois qu’ils auront été rapatriés et quel mode d’existence leur absence rendra-t-elle possible ? Le travail que ces objets étaient supposés accomplir dans l’histoire de la conscience européenne est-il achevé ? Qu’aura-t-il finalement produit et qui devrait en assumer les conséquences ? Après tant d’années de présence de ces objets au sein de ses institutions, l’Europe a-t-elle finalement appris à composer avec ce(ux) qui vien(nen)t du dehors, voire de l’extrême lointain ? Est-elle finalement prête à prendre le chemin vers ces destinations qui restent à venir, ou n’est-elle plus elle-même qu’une pure fêlure, cette chose qui se fend en pure perte, sans profondeur ni perspective ?

En effet, qu’ils aient ou non été liés à l’exercice de cultes ou de rituels particuliers, qu’ils aient ou non été pris pour des œuvres d’art, ces objets souvent jugés déconcertants – à la vérité affaires de traits et de traces – ont toujours suscité de la part de l’Occident toutes sortes de sensations, des sentiments ambigus, des réactions viscérales, voire contradictoires – hantise, fascination et émerveillement, horreur, frustration et répulsion, voire exécration. Partout où ils ont fait leur apparition, ils ont eu tendance à provoquer des effets d’aveuglement. Considérés à l’origine comme des


[1] L’on s’appuie ici en partie sur l’analyse de Carlo Severi, Lobjet-personne. Une anthropologie de la croyance visuelle, Paris, Éditions de la Rue d’Ulm, 2017, 49-53.

[2] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1952.

[3] Lotte Arndt, « Vestiges of Oblivion : Sammy Baloji’s Works on Skulls in European Museum Collections », darkmatter (www.darkmatter101.org/site/2013/11/18).

[4] Cf. Julien Bondaz, « L’ethnographie comme chasse. Michel Leiris et les animaux de la mission Dakar-Djibouti », Gradhiva, n.s., no 13, 2011, 162-181 ; puis « L’ethnographie parasitée ? Anthropologie et entomologie en Afrique de l’Ouest (1928-1960) », LHomme, no 206, 2013, 121-150.

[5] Allen F. Roberts, A Dance of Assassins. Performing Early Colonial Hegemony in the Congo, Bloomington, Indiana University Press, 1998.

[6] Cf. Julien Bondaz, « Entrer en collection. Pour une ethnographie des gestes et des techniques de collecte », Les Cahiers de lÉcole du Louvre, vol. 4, no 4, 2014,

[7] Dominique Zahan, La graine et la viande. Mythologie dogon, Paris, Présence africaine, 1969.

[8] Carlo Severi, Lobjet-personne. Une anthropologie de la croyance visuelle, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2017, 267

[9] Joyce Cheng, « Georges Braque et l’anthropologie de l’image onirique de Carl Einstein », Gradhiva, 14, 2011, 107

[10] Amos Tutuola, My Life in the Bush of Ghosts, 1954.

[11] Aussi bien la fabrication que la conservation et la restauration des objets requéraient une foule de savoirs techniques – savoirs concernant le monde botanique, végétal, minéral et organique. L’utilisation du bois, par exemple, exigeait un minimum de connaissance de ses composantes, notamment celles qui le rendaient résistant a la moisissure et aux atteintes du temps. Il en était de même pour les huiles et graisses d’animaux, et les divers pigments et éléments tels que le feu, dont la fonction était de rendre les objets imputrescibles. A ce sujet, lire Pol Pierre Gossiaux, « Conserver, restaurer : écri

Achille Mbembe

Philosophe et historien, Enseigne l'histoire et les sciences politiques à l'université du Witwatersrand (Afrique du Sud) et à l’université de Duke (Etats-Unis)

Notes

[1] L’on s’appuie ici en partie sur l’analyse de Carlo Severi, Lobjet-personne. Une anthropologie de la croyance visuelle, Paris, Éditions de la Rue d’Ulm, 2017, 49-53.

[2] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1952.

[3] Lotte Arndt, « Vestiges of Oblivion : Sammy Baloji’s Works on Skulls in European Museum Collections », darkmatter (www.darkmatter101.org/site/2013/11/18).

[4] Cf. Julien Bondaz, « L’ethnographie comme chasse. Michel Leiris et les animaux de la mission Dakar-Djibouti », Gradhiva, n.s., no 13, 2011, 162-181 ; puis « L’ethnographie parasitée ? Anthropologie et entomologie en Afrique de l’Ouest (1928-1960) », LHomme, no 206, 2013, 121-150.

[5] Allen F. Roberts, A Dance of Assassins. Performing Early Colonial Hegemony in the Congo, Bloomington, Indiana University Press, 1998.

[6] Cf. Julien Bondaz, « Entrer en collection. Pour une ethnographie des gestes et des techniques de collecte », Les Cahiers de lÉcole du Louvre, vol. 4, no 4, 2014,

[7] Dominique Zahan, La graine et la viande. Mythologie dogon, Paris, Présence africaine, 1969.

[8] Carlo Severi, Lobjet-personne. Une anthropologie de la croyance visuelle, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2017, 267

[9] Joyce Cheng, « Georges Braque et l’anthropologie de l’image onirique de Carl Einstein », Gradhiva, 14, 2011, 107

[10] Amos Tutuola, My Life in the Bush of Ghosts, 1954.

[11] Aussi bien la fabrication que la conservation et la restauration des objets requéraient une foule de savoirs techniques – savoirs concernant le monde botanique, végétal, minéral et organique. L’utilisation du bois, par exemple, exigeait un minimum de connaissance de ses composantes, notamment celles qui le rendaient résistant a la moisissure et aux atteintes du temps. Il en était de même pour les huiles et graisses d’animaux, et les divers pigments et éléments tels que le feu, dont la fonction était de rendre les objets imputrescibles. A ce sujet, lire Pol Pierre Gossiaux, « Conserver, restaurer : écri