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Politique

Le mot race – Le mot et la chose (2/2)

Sociologue

Dans le deuxième volet d’une série de deux articles, Éric Fassin montre que le problème du mot race tient finalement plus à la définition du racisme, qu’à l’usage du mot. Le rejet virulent d’un lexique, militant ou savant, qui désigne le « racisme d’État », le « racisme structurel », révèle un véritable trouble dans l’ordre racial. Comment comprendre l’inquiétude et le rejet qu’inspire le mot race auprès de certains et certaines responsables politiques et universitaires ? L’État républicain doit-il ignorer les mécanismes sociaux de racialisation ?

Dans l’espace public en France, il y a aujourd’hui un paradoxe fondamental. D’un côté, il n’est question que de racisme ; de l’autre, il n’est pas question de parler de race. Autrement dit, on a la chose mais pas le mot pour la penser. Mais le paradoxe redouble : quiconque utilise le mot race, même en revendiquant des fins antiracistes, serait, sinon coupable, du moins comptable de cette poussée raciste. Autrement dit, c’est opposer le mot à la chose. On peut dès lors s’interroger : pour échapper à ce piège, pourquoi ne pas, tout simplement, remplacer race par racisme ?

En réalité, force est d’admettre que le problème tient à la définition de la chose plus qu’à l’usage du mot. Partons d’un syllogisme. Dans le monde universitaire, comme dans les médias, tout le monde (ou presque) est antiraciste ; et pourtant, tout le monde (ou presque) est blanc. Comment conclure au racisme, sans contredire la prémisse majeure d’antiracisme ? C’est ici qu’on voit l’utilité du concept de race. Il sert à penser la contradiction inscrite, non pas dans ce raisonnement, mais dans notre société.

On comprend dès lors la difficulté actuellement rencontrée pour s’accorder à juger raciste, ou non, telle pratique, tel discours ou telle représentation, selon qu’on aborde la question en termes de race, ou pas. Dans l’actu...

Éric Fassin

Sociologue, Professeur à l’université Paris 8