Rediffusion

Libérer l’écologie de l’imaginaire effondriste

Philosophe, Ingénieur agronome

Selon l’Indice planète vivante, publié en septembre dernier par le Fonds mondial pour la nature (WWF), la chute de la biodiversité s’est accélérée dans le monde, et 68 % des populations d’animaux sauvages auraient disparu entre 1970 et 2016. Des chiffres qui renforcent la conviction qu’un effondrement global, uniforme et synchrone nous attendrait inévitablement. Cet imaginaire effondriste, ou collapsologie, a progressivement colonisé la pensée écologiste au point d’en devenir le seul horizon, et de la priver de tout sens politique. Rediffusion du 14 septembre 2020.

Selon un sondage très souvent cité, 65 % des Français jugeraient que « la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s’effondrer dans les années à venir ». Qu’entendent-ils exactement par « s’effondrer » ? Le sondage ne le précise pas. Mais il incite à croire que l’effondrement est la conviction partagée d’une majorité de Français. Objet d’une théorie particulière, la collapsologie, popularisée, notamment, par les livres de Pablo Servigne ou d’Yves Cochet, l’effondrement tend à devenir la référence commune de la pensée écologique.

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Sans doute, dans la galaxie écologique, tout le monde ne se dit-il pas collapso, mais tout le monde semble l’être un peu, de peur de passer à côté de l’évidence ou d’être assimilé à un climatosceptique, à un défenseur du « business as usual ».  Tout se passe comme si la pensée de l’effondrement avait absorbé l’écologie dans son ensemble.

Pour envisager l’avenir, « le monde d’après », devons-nous le penser à l’horizon d’un effondrement planétaire ?  Nous soutenons la thèse opposée : bien loin d’être la condition pour comprendre la situation actuelle et envisager les possibles, la collapsologie est ce qui en masque les enjeux.

Du probable au certain

À voir l’état de la planète, il y a certes de bonnes raisons d’être inquiet. On n’en finit pas d’énumérer les catastrophes : celles qui ont déjà eu lieu (liées à l’industrie chimique comme à Bhopal ou à Seveso, ou à l’industrie nucléaire comme à Tchernobyl ou à Fukushima), celles que le changement climatique provoque ou renforce (inondations, cyclones, montée du niveau des mers rendant certains lieux inhabitables, multiplication des mégafeux dont on ne peut venir à bout, comme en Sibérie chaque été, ou en Australie l’hiver dernier), disparition d’espèces et diminution accélérée des effectifs des espèces communes … il faut vraiment s’illusionner pour ne pas en tenir compte ou affirmer qu’on en viendra à bout avec quelques innovations techniques.

Force est de constater qu


[1] Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, p. 128-129.

[2] Ces mobilisations sont répertoriées à travers le monde entier par l’économiste Juan Martinez Alier et son équipe de l’Université autonome de Barcelone dans l’Atlas de la justice environnementale (EnjAtlas)

[3]  Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Paris, Seuil, 2018.

[4] Rob Hopkins, Ils changent le monde, Paris, Le Seuil, coll. « Anthropocène », 2014.

[5] Voir Philippe Descola, « Pourquoi la ZAD recompose des mondes », dans l’ouvrage de Marin Schaffner, Un sol commun ; Lutter, habiter, penser (Wildproject, 2019), p. 156.

Catherine Larrère

Philosophe, Professeur émérite à l'université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, Spécialiste de philosophie morale et politique.

Raphaël Larrère

Ingénieur agronome

Notes

[1] Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, p. 128-129.

[2] Ces mobilisations sont répertoriées à travers le monde entier par l’économiste Juan Martinez Alier et son équipe de l’Université autonome de Barcelone dans l’Atlas de la justice environnementale (EnjAtlas)

[3]  Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Paris, Seuil, 2018.

[4] Rob Hopkins, Ils changent le monde, Paris, Le Seuil, coll. « Anthropocène », 2014.

[5] Voir Philippe Descola, « Pourquoi la ZAD recompose des mondes », dans l’ouvrage de Marin Schaffner, Un sol commun ; Lutter, habiter, penser (Wildproject, 2019), p. 156.