C Critique

Art

« Noli me Tangere » – sur notre devenir œuvres d’art

Philosophe

En période pandémique, notre vie ordinaire ressemble de plus en plus à une déambulation dans un musée à ciel ouvert où chaque objet, animé ou inanimé, serait une œuvre qui y serait exposée : « ne pas toucher » devient la norme. Il faut se tenir à distance de tout être humain, ne pas s’appuyer sur les surfaces planes, ni tâter les produits dans les magasins. Et il faut attendre patiemment devant la porte des magasins, se tenant debout, sans bouger, comme des statues en forme de i droit et ridicule, et bayant aux corneilles. Mais cette pose suffit-elle pour imposer le noli me tangere de l’œuvre d’art aux hommes de tous les jours ?

La consigne « ne pas toucher », on a plutôt l’habitude – en tant qu’adulte – de se l’entendre dire, et de l’appliquer au musée. On ne touche pas aux œuvres d’art pour ne pas les abîmer, les défigurer, les changer par le contact forcément consumant et consommant avec l’objet touché. Même si, surtout avec les sculptures, on a souvent très envie de caresser ces formes, palper ces textures qu’on devine et suppute d’une fermeté à nulle autre pareille malgré, et peut-être même exacerbée par, les plissures d’hommage au réalisme dont le Bernin, pour fixer une étoile dans cette constellation, est un apogée.

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Ces surfaces, rendues plus pures par l’atmosphère ascétique des musées, sont si lisses qu’on en a les mains qui frémissent de désir. Et si tout le monde n’a pas la sensibilité de Stendhal, on se promène, dans les couloirs des musées, tout de même quelque peu enfiévrés d’un désir d’autant plus sublimé qu’on le sait d’avance impossible à décevoir et donc aussi, éternellement renouvelabl...

Ada Bronowski

Philosophe, Chercheuse à l’Université de Cambridge et à l’Institut des Etudes Avancées de l’Université de Strasbourg