Politique

Ils marchaient, s’appuyant sur leur bon sens et leur pragmatisme

économiste et responsable politique

Le président de la République a été élu, notamment on le sait, sur le dépassement du clivage droite-gauche. Derrière cette idée, il y a une conception de la démocratie comme la recherche du consensus, et non pas comme l’organisation des désaccords. Maintenant qu’on est passé de la campagne électorale à l’exercice du pouvoir, de la théorie à la pratique, on en mesure les effets.

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Chaque jour qui passe de ce quinquennat le montre davantage : Emmanuel Macron n’aime pas le débat démocratique. Le projet de loi sur la réforme institutionnelle en apporte la preuve manifeste. Mais sa pratique même du pouvoir le montre également. Ses partisans hurleront à la mauvaise foi. Ils opposeront ses quatre longues (très longues) heures de « débat » télévisuel récentes. Ils opposeront aussi ses échanges « directs » avec des Français, lors de ses déplacements, savamment orchestrés comme « spontanés » et largement diffusés sur les réseaux sociaux, dans lesquels on le voit, n’hésitant pas à se faire interpeller et « argumentant » sans relâche en réponse. Cela avait commencé dans la campagne, avec son déplacement sur le site de Whirlpool, et cela s’est poursuivi pendant toute sa première année de mandat, au Salon de l’agriculture, avec des retraités, avec des personnels de soin, etc.

Mais si l’on y regarde de plus près, on réalise alors qu’il choisit en réalité très soigneusement ses interlocuteurs, comme il choisit ceux qui l’interviewent, tout comme il choisit ses adversaires politiques. L’objectif étant de toujours caricaturer les positions de l’adversaire, voire de choisir les adversaires les plus caricaturaux, pour mieux éviter les contre-arguments solides. Il y a comme une mise en scène du débat, dont la fonction est d’échapper au débat réel, celui qui voit s’opposer des faits et des arguments. Sa conception « verticale » du pouvoir ne laisse aucune place à l’intelligence collective, celle qui naît de l’échange « à parité » et de la négociation.

Nos marcheurs contemporains veulent nous convaincre qu’ils nous conduisent tout droit sur le chemin du « nouveau monde » en s’appuyant sur  le « bon sens » et le « pragmatisme ».

Parmi toutes les stratégies mises en place pour éviter le débat, il en est une, vieille comme la politique, que lui et les membres de son gouvernement mobilisent en permanence : en appeler au « bon sens » et au « pragmatisme ». N


[1] Lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy elle avait déjà fait flores ; à une nuance près puisque la « modernité » remplaçait alors le « monde nouveau » que tous voient aujourd’hui « advenir ».

[2] Il n’y aurait là rien détonnant pour celui qui pourrait presque mot pour mot reprendre ce que disait en 2000, Dick Morris, ancien conseiller de Clinton : « Se débarrasser des foutaises de chaque opinion [entre le programme de gauche et le programme de droite], auxquelles les gens ne croient pas ; prendre le meilleur de chaque position ; et monter vers une troisième voie. Et cela devient un triangle, ce qui est une triangulation. »

[3]  N’était-ce pas ce que Barthes mettait déjà en évidence chez Poujade, lorsqu’il écrivait de ce dernier qu’il « verse au néant toutes les techniques de l’intelligence, il oppose à la «raison » petite-bourgeoise les sophismes et les rêves des universitaires et des intellectuels discrédités par leur seule position hors du réel computable. » ? Il cite ici Poujade : « La France est atteinte d’une surproduction de gens à diplômes, polytechniciens, économistes, philosophes et autres rêveurs qui ont perdu tout contact avec le monde réel. »  On aurait tort, sous prétexte que certains termes nous apparaissent comme datés, de ne pas entendre la critique virulente portée ici et qui garde toute son actualité.

[4] On n’ose imaginer qu’en ces temps de « fake news », il ne soit partisan du « pragmatisme » de James qui énonce le caractère subjectiviste de la théorie de la vérité, définie comme simple utilité.

Isabelle This Saint-Jean

économiste et responsable politique, Professeure à l'université Sorbonne Paris-Nord, membre de la Direction collégiale et secrétaire nationale du PS

Notes

[1] Lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy elle avait déjà fait flores ; à une nuance près puisque la « modernité » remplaçait alors le « monde nouveau » que tous voient aujourd’hui « advenir ».

[2] Il n’y aurait là rien détonnant pour celui qui pourrait presque mot pour mot reprendre ce que disait en 2000, Dick Morris, ancien conseiller de Clinton : « Se débarrasser des foutaises de chaque opinion [entre le programme de gauche et le programme de droite], auxquelles les gens ne croient pas ; prendre le meilleur de chaque position ; et monter vers une troisième voie. Et cela devient un triangle, ce qui est une triangulation. »

[3]  N’était-ce pas ce que Barthes mettait déjà en évidence chez Poujade, lorsqu’il écrivait de ce dernier qu’il « verse au néant toutes les techniques de l’intelligence, il oppose à la «raison » petite-bourgeoise les sophismes et les rêves des universitaires et des intellectuels discrédités par leur seule position hors du réel computable. » ? Il cite ici Poujade : « La France est atteinte d’une surproduction de gens à diplômes, polytechniciens, économistes, philosophes et autres rêveurs qui ont perdu tout contact avec le monde réel. »  On aurait tort, sous prétexte que certains termes nous apparaissent comme datés, de ne pas entendre la critique virulente portée ici et qui garde toute son actualité.

[4] On n’ose imaginer qu’en ces temps de « fake news », il ne soit partisan du « pragmatisme » de James qui énonce le caractère subjectiviste de la théorie de la vérité, définie comme simple utilité.