Société

Le mot « race » : un débat français ?

Politiste

Le débat autour du mot race qui occupe universitaires et responsables politiques français depuis les années 90 et l’émergence dans les universités anglo-saxonnes des gender and racial studies , a encore gagné en vigueur avec la suppression du mot dans la constitution en juillet dernier. Après des textes d’Eric Fassin, et la réplique d’Alain Policar publiés dans nos colonnes, la politiste Annabelle Lever répond ici aux deux en revenant sur un concept essentiel pour cette discussion : l’intersectionnalité.

Les deux articles d’Éric Fassin, et la réponse de mon collègue Alain Policar, apportent intelligence et lucidité sur un sujet difficile, et un débat pénible, une intelligence que l’on peine à voir dans le traitement polémique de l’hebdomadaire Marianne, ni malheureusement dans quelques articles sur ces sujets parus dans l’Obs. Pour une Anglaise, il n’est pas toujours facile de comprendre cette lutte – plutôt qu’un « débat » –autour du mot « race » qui semble spécifiquement française. Néanmoins, les idées et textes américains (et parfois anglais) font partie du champ de bataille et j’espère que cette intervention, motivée par la critique de Fassin par Policar, pourra être utile, même si elle manque de l’élégance et de la maitrise du contexte intellectuel français.

J’accorde à Policar que l’usage du concept d’intersectionnalité pose certaines difficultés pour penser les relations sociales. A ce sujet, il convient de prendre en compte le livre important, et toujours très actuel, d’Elizabeth Spelman, Inessential Woman, publié en 1990. Comme le démontre Spelman, les idées à propos du genre sont remplies de présupposés raciaux et de classes. C’est la raison pour laquelle Sojourner Truth a dû demander dans les débats autour du suffrage des femmes à Akron (Ohio) en 1851 « and ain’t I a woman ? » (et ne suis-je pas une femme ?). Ainsi, il est évident que nous ne pouvons considérer l’intersectionnalité comme le chevauchement des clivages « purs » de race, de classe, de genre, etc.

Ce n’est de toute façon pas nécessaire. Au contraire, Kimberlé Crenshaw a développé le concept d’intersectionnalité pour lutter contre ce type de conceptions des clivages sociaux, de leurs effets, et aborder la manière dont nous devrions les affronter. Elle s’oppose ainsi aux interprétations des lois contre la discrimination qui ne protégeaient les femmes noires du sexisme que dans la mesure où ses formes et ses effets étaient identiques à ce que subissaient les femmes blanches. Et qui ne les proté


[1] Pour comprendre le genre de problème juridique auxquels Crenshaw s’est confrontée, voir Kimberlé Crenshaw, « Demarginalising the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », excerpted in Alison M. Jaggar ed., Living With Contradictions: Controversies in Feminist Social Ethics (Boulder, Colorado: Westview Press, 1984): 39-52.  Cet article sera publié de nouveau dans sa collection On Intersectionality : Essential Writings qui paraitra septembre, 2019.

[2] Sally Haslanger, « On being objective and being objectified », L’article est reproduit dans son grand livre, Resisting Reality: Social Construction and Social Critique (oxford, 2012). « L’analyse des catégories de genre comme socialement construites fonctionne comme critique des idées traditionnelles de l’homme et de la femme, en partie parce qu’elle cible les mécanismes spécifiques de contrôle social responsables des différences observables entre les hommes et les femmes. C’est le contraste entre ces mécanismes de contrôle et les mécanismes causaux naturalistes ou déterministes qui permettent de croire en la possibilité du changement social. Peut-être une analyse sociale complexe des raisons pour lesquelles nous nous intéressons aux différences entre l’ammoniac et l’eau est-elle nécessaire… mais il est peu probable que des mécanismes spécifiques de contrôle social soient explicatives de ces différences. »

[3] Pour éclairer la distinction, Sally Haslanger note que parler de « nature » peut indiquer une propriété physique, étudiable par les sciences de la nature, ou une propriété qui fait partie de la nature de quelque chose : « Il est plausible que le catholicisme présuppose que les êtres ont des « natures », mais cela n’implique pas une explication naturaliste de celles-ci. »

[4] Voir l’extrait de Iris Marion Young, « Five Faces of Oppression », repris par Elizabeth Hackett et Sally Haslanger dans leur Theorizing Feminisms: A R

Annabelle Lever

Politiste, Enseignante-chercheuse à SciencesPo

Rayonnages

Société

Notes

[1] Pour comprendre le genre de problème juridique auxquels Crenshaw s’est confrontée, voir Kimberlé Crenshaw, « Demarginalising the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », excerpted in Alison M. Jaggar ed., Living With Contradictions: Controversies in Feminist Social Ethics (Boulder, Colorado: Westview Press, 1984): 39-52.  Cet article sera publié de nouveau dans sa collection On Intersectionality : Essential Writings qui paraitra septembre, 2019.

[2] Sally Haslanger, « On being objective and being objectified », L’article est reproduit dans son grand livre, Resisting Reality: Social Construction and Social Critique (oxford, 2012). « L’analyse des catégories de genre comme socialement construites fonctionne comme critique des idées traditionnelles de l’homme et de la femme, en partie parce qu’elle cible les mécanismes spécifiques de contrôle social responsables des différences observables entre les hommes et les femmes. C’est le contraste entre ces mécanismes de contrôle et les mécanismes causaux naturalistes ou déterministes qui permettent de croire en la possibilité du changement social. Peut-être une analyse sociale complexe des raisons pour lesquelles nous nous intéressons aux différences entre l’ammoniac et l’eau est-elle nécessaire… mais il est peu probable que des mécanismes spécifiques de contrôle social soient explicatives de ces différences. »

[3] Pour éclairer la distinction, Sally Haslanger note que parler de « nature » peut indiquer une propriété physique, étudiable par les sciences de la nature, ou une propriété qui fait partie de la nature de quelque chose : « Il est plausible que le catholicisme présuppose que les êtres ont des « natures », mais cela n’implique pas une explication naturaliste de celles-ci. »

[4] Voir l’extrait de Iris Marion Young, « Five Faces of Oppression », repris par Elizabeth Hackett et Sally Haslanger dans leur Theorizing Feminisms: A R