Ecologie

Saint-Pierre-et-Miquelon ou l’exotisme anthropocène

Philosophe et géographe

Ancien carrefour de marins et haut-lieu du commerce maritime, Saint-Pierre-et-Miquelon est aujourd’hui en plein naufrage, victime d’une crise à la fois socio-économique et écologique. En effet, l’archipel peine à se relever des mesures de régulation de la pêche à la morue instaurées il y a une trentaine d’années, tout en étant exposé aux risques croissants de submersion. Saint-Pierre-et-Miquelon symbolise ainsi l’effondrement du mythe de la modernité face à l’anthropocène. Un texte commandé par AOC dans le cadre du cycle Planétarium du Centre Pompidou.

De quel monde Saint-Pierre-et-Miquelon est-il le territoire ? Question saugrenue à une époque caractérisée par l’englobement généralisé[1] de l’urbain, de l’économie, du tourisme, du climat, de la santé… Notre temps ne consacre-t-il pas l’appartenance au monde moderne auquel, bon gré mal gré, plus un individu, plus un territoire n’échappent ? C’est négliger le fait que ce même monde, construit à coup d’extraction, de transformation et de consommation de nos espaces de vie, outrepasse les limites planétaires, au propre comme au figuré, avec la conquête spatiale d’un côté et l’épuisement des écosystèmes terrestres de l’autre.

publicité

Dans les craquèlements qui s’ensuivent, à ses franges, en ses friches, de ces ruines apparaissent de nouveaux agencements, de nouvelles figures qui se substituent aux canons de la modernité : des territoires s’inventent qui augurent de l’édification encore discrète d’un nouveau monde, le monde anthropocène. Anna Tsing, en explorant les forêts d’Oregon, a magistralement décrit certaines de ces émergences[2] autour des Matsutakes avec ses collectifs, ses patchs. Ce ne sont pas dans ces espaces sylvestres abîmés que j’ai effectué pareille rencontre, mais dans l’archipel tout aussi exotique de Saint-Pierre-et-Miquelon [3].

Convoquer l’exotisme pour qualifier ces îles françaises, et a fortiori les forêts d’Oregon, surprendra. Le caillou, comme on le surnomme, est perdu dans l’Atlantique nord, au large du Canada, dans le golfe du Saint-Laurent, blotti sous Terre-Neuve. Son climat subarctique est si peu clément que, localement, l’emploi de l’expression « Si le temps le permet » tient de la rengaine.

On est loin des représentations communes de l’exotisme. L’archipel est bien doté de grandes plages, mais elles sont plus souvent qu’à leur tour balayées par un océan tempétueux, des vents aussi violents que glaciaux, des trombes d’eau et de neige qui rendent leur fréquentation hasardeuse. Moins de sable fin que grossier et souvent empierré. Point


[1] Leçon inaugurale de Michel Lussault, « Qu’est-ce que l’anthropocène ? »

[2] Anna Lowenhaupt Tsing, Le Champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vie dans les ruines du capitalisme, traduit de l’anglais par Philippe Pignarre, La Découverte, 2017. Entretien avec Anna Tsing dans AOC.

[3] Stéphane Cordobes, Si le temps le permet. Enquête sur les territoires du monde anthropocène, Berger-Levrault, 2020.

[4] Victor Segalen, Essai sur l’exotisme, Fata Morgana, 1978.

[5] Bruno Latour, « Nous ne vivons pas sur la même planète – un conte de Noël », AOC, 19 décembre 2019.

Stéphane Cordobes

Philosophe et géographe, Chercheur associé à l’École urbaine de Lyon et conseiller à l’Agence nationale de cohésion des territoires

Mots-clés

DOM-TOM

Notes

[1] Leçon inaugurale de Michel Lussault, « Qu’est-ce que l’anthropocène ? »

[2] Anna Lowenhaupt Tsing, Le Champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vie dans les ruines du capitalisme, traduit de l’anglais par Philippe Pignarre, La Découverte, 2017. Entretien avec Anna Tsing dans AOC.

[3] Stéphane Cordobes, Si le temps le permet. Enquête sur les territoires du monde anthropocène, Berger-Levrault, 2020.

[4] Victor Segalen, Essai sur l’exotisme, Fata Morgana, 1978.

[5] Bruno Latour, « Nous ne vivons pas sur la même planète – un conte de Noël », AOC, 19 décembre 2019.